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Economie

1,4 million de personnes "qui ne cherchent pas d'emploi" en Belgique, vraiment ?

18 août 2020 à 07:06 - mise à jour 18 août 2020 à 15:04Temps de lecture4 min
Par Maxime Paquay

Depuis ce lundi, circulent des titres de presse qui annoncent que la Belgique compte 1,4 million de personnes inactives, voire que 1,4 million de Belges ne cherchent pas, ou ne chercheraient pas de travail. Une présentation caricaturale d’une réalité complexe. Les inactifs, tous "des fainéants à activer"? Petite mise au point.

Ce lundi donc, une partie de la presse flamande relaie le dernier article de Stijn Baert, professeur d’économie du travail de l’université de Gand. Cet article, "The Iceberg Decomposotion", rapidement repris sous forme de dépêche dans la presse francophone, a en fait pour principal objectif de souligner les limites du taux de chômage comme seul indicateur de la santé du marché du travail.

Six fois plus d'"inactifs" que de chômeurs

On y trouve des chiffres comparatifs entre pays de l’OCDE – Organisation de Coopération et développement économique. Et il en ressort de ces chiffres 2019 que oui, la Belgique compte bien, parmi ceux qui ont entre 25 et 64 ans, 1 million 370 personnes dites "inactives", des personnes qui n’ont pas de travail et ne sont pas inscrites au chômage.

Cela n’a rien de particulièrement nouveau, mais presque 1,4 million, c’est bien six fois plus, à la louche, que le nombre de demandeurs d’emploi en Belgique, en 2019 : 216.000 personnes. Et si l’on compare avec les autres pays de l’OCDE, seuls le Mexique, l’Italie, la Corée du Sud, la Grèce et la Pologne comptent plus d’inactifs dans leur population. Factuel.

Iceberg de l’inactivité

Reste que 1,4 million de personnes, cela impressionne, et à juste titre. "Alors que les politiques, dans la plupart des pays de l’OCDE se sont historiquement concentrées sur la réduction du chômage (la pointe de l’iceberg), le groupe de personnes inactives (sous la ligne de flottaison) est beaucoup plus important", souligne d’ailleurs le chercheur en préambule.

"Inactifs", ce sont dans les faits surtout des personnes qui touchent une assurance maladie, qui sont prépensionnés ou ont un revenu d’intégration sociale. Mais affirmer que tous les inactifs "ne cherchent pas de travail" relève bien de la caricature. Car en réalité, nous n’en savons rien. Nous ne savons pas si ces personnes cherchent ou non un travail, voudraient ou non travailler, travaillent éventuellement au noir, etc.Tout juste savons-nous que, statistiquement, elles n’ont pas de travail tout en n’étant pas inscrites dans la catégorie "demandeur d’emploi".

Des catégories éloignées du marché du travail

Et Stijn Baert utilise justement l’iceberg comme métaphore pour démontrer que derrière (ou sous) les statistiques du chômage – bien visibles, et souvent scrutées de près – se cache une réalité bien plus ample : des pans entiers de la population en âge de travailler, mais qui n’ont pas de travail… Qui sont éloignés du marché du travail. Une surprise ?

Une réalité depuis des années

Cela fait des années que l’OCDE, Le Fonds monétaire international, le Conseil Supérieur de l’Emploi en Belgique, disent peu ou prou tous la même chose de rapport en rapport, et d’année en année : la Belgique doit s’attaquer à son taux d’inactivité. Et en particulier aux difficultés d’accès à l’emploi pour de nombreuses catégories de personnes.

En janvier dernier, Steven Vanackere, vice-président du Conseil Supérieur de l’Emploi, le martelait encore : "Alors que chez les 55 ans et plus, le taux d’activité s’est amélioré ces dernières années (pensez au relèvement de l’âge de départ à la retraite, NDR), chez les jeunes, il y a eu une diminution de la participation au marché du travail. D’une part parce que pour ceux qui ont la chance de suivre des études, celles-ci durent plus longtemps qu’avant. Mais il ne faut pas non plus nier que tout un nombre de jeunes décrochent, n’ont pas de formation et se retrouvent en situation fragilisée sur le marché du travail".

La Belgique fait moins bien que ses voisins

Relever le "taux d’activité" est une question cruciale pour le financement de la sécurité sociale, des soins de santé, des pensions,... évidemment, mais pas uniquement. Il est aussi question d’intégration, et d’émancipation par le travail. Et Steven Vanackere d’enfoncer le clou : "Quand on compare la Belgique à ses voisins pour les poches de la population les plus fragilisées (par exemple les femmes nées en dehors de l’Union européenne), on constate que ces pays parviennent beaucoup mieux que la Belgique à intégrer ces groupes sur leur marché du travail. Il n’y a sans doute pas une seule cause qui peut expliquer cela. La logique de discrimination n’est pas à négliger. Mais il y a aussi une problématique de formation, pour laquelle la Belgique n’est pas très performante – notamment en matière de formation continue".

Formations, décrochage, et places en crèche

Dans la liste non exhaustive des différents facteurs régulièrement cités pour expliquer le taux d’activité comparativement faible de la Belgique, on retrouve pêle-mêle un manque de formation, le décrochage scolaire, des parcours d’études plus longs (bien au-delà de 25 ans, plus courants qu’il y a 15 ans), mais aussi le manque de places d’accueil en crèches (qui empêche certaines mamans d’avoir un emploi), et enfin, les discriminations à l’embauche.

Tiens, le taux d’inactivité ne serait pas en premier lieu un problème de gens "qui ne cherchent pas un travail"? L’article de Stijn Baert contient en tout cas un message politique : Il faut arrêter de se focaliser sur le seul indicateur "chômage", qui ne fait qu’érafler la surface des questions d’emplois.

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