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35 ans d’Erasmus : un programme à deux vitesses ?

22 janv. 2022 à 06:00 - mise à jour 22 janv. 2022 à 15:54Temps de lecture5 min
Par Catherine Tonero

Erasmus célèbre ses 35 ans cette année. Présenté comme une des initiatives les plus réussies de l’Union Européenne, le programme (rebaptisé Erasmus + en 2014) a, depuis ses débuts, permis à plus de 10 millions de jeunes de suivre une partie de leur cursus à l’étranger. Pour sa programmation 2021-2027, son budget a été presque doublé pour l’ensemble de l’Union Européenne, avec l’ambition d’être davantage inclusif. Car malgré sa vocation, l’Erasmus ne bénéficie pas à tous les étudiants de la même façon.

Mieux vaut vieux vivre dans un pays du nord de l’Europe

C’est une enquête statistique du site d’information espagnol El Confidencial qui aboutit à cette conclusion basée sur l’analyse de 200.000 échanges réalisés au cours de l’année 2019-2020 en Europe : l’accès à un Erasmus reste inégal pour les étudiants issus des milieux les plus défavorisés comme pour ceux venant des pays européens les moins prospères. Entendez, pour profiter du programme, mieux vaut vieux vivre dans un pays du nord de l’Europe et ne pas être issu d’une famille modeste. Parmi les enjeux : les montants des bourses octroyées pour financer son séjour à l’étranger.

Dans ce programme, la Belgique est considérée comme un pays où le coût de la vie est moyen (entre deux autres catégories de pays : au coût de la vie élevé ou bas). Direction Louvain-la-Neuve où nous rencontrons François, vice-président du kot Erasmus. Sa mission : soutenir les Erasmus, dès leur arrivée sur le campus. "Au premier quadrimestre, on a un accord avec l’UCLouvain qui nous prête des dortoirs à prix très démocratiques pour eux. Durant la première semaine, on organise aussi des soirées et évènements pour qu’ils commencent à comprendre la Belgique et à créer des liens entre eux", explique l’étudiant belge.

Lola et Tarik

Sur les 13 places que compte ce kot, cinq sont réservées aux étudiants en mobilité internationale. Entre deux examens, nous y croisons Lola, 21 ans. Elle est d’origine albanaise mais étudie la psychologie en Turquie, pays participant au programme Erasmus +. Sa bourse de 600€ mensuels, elle l’a obtenue sur papier, mais toujours pas sur son compte en banque : "Je n’ai toujours pas touché cet argent", déplore-t-elle, "ça a été difficile. Moi j’ai travaillé, donc j’avais de l’argent de côté, mais parmi ceux qui n’avaient que la bourse, beaucoup ont dû renoncer à leur départ, à cause de ce problème d’argent."

C’est un problème parmi d’autres : les coûts initiaux d’une mobilité, a fortiori quand la bourse arrive tard, et n’est pas suffisamment élevée. Comme Lola, Tarik, qui vient de Saragosse en Espagne, étudie une année entière en Belgique. La bourse européenne lui assure 250€ par mois. Mais il a aussi pu compter sur une bourse régionale, indispensable. "Il n’y en a pas pour tout le monde, tout dépend de ta situation familiale. Moi j’ai la chance de l’avoir, car chez moi on est 6, avec un seul salaire […] Mais j’ai des potes d’autres régions qui eux n’ont pas reçu de bourse régionale. Et avec la seule bourse Erasmus, ça n’est pas suffisant… A moins d’avoir des parents riches ", ajoute-t-il en riant.

Pour une majorité d’étudiants, la bourse Erasmus couvre moins de la moitié des frais réels en mobilité

Selon une étude de 2019 ("The Erasmus Impact Study"), les étudiants qui ont passé une partie de leur cursus à l’étranger ont 23% de chances en moins d’être au chômage, cinq ans après avoir été diplômés. Alors l’Erasmus reproduit-il les inégalités ? Ce sujet-là n’est que peu documenté. Parmi les dernières recherches, celle de l’ESN – l’Erasmus Student Netword – qui a sondé près de 13.000 étudiants à travers l’Europe l’an dernier.

Wim Gabriels, le directeur de l’antenne belge de cette organisation européenne de support aux Erasmus, nous résume ses principaux enseignements : "59% des étudiants participants y indiquent que la bourse Erasmus couvre moins de la moitié de leurs frais réels en mobilité. Une bourse en Belgique s’élève entre 235 et 435 euros, alors que 67% des étudiants indiquent avoir eu plus de 500 euros de frais de subsistance à l’étranger. De plus, 82% des étudiants indiquent que les coûts initiaux élevés au début de la mobilité les découragent".

Quid de la Belgique ?

Avec des différences qui peuvent être marquées d’un pays à l’autre. Tout dépend en fait des bourses complémentaires octroyées par le pays ou l’université elle-même. Et en Belgique, on n’est pas si mal loti, explique Bart Stoffels, responsable mobilité à l’Administration des Relations Internationales de l’UCLouvain : "Au niveau de la Fédération Wallonie Bruxelles (à travers le fonds FAME d’aide à la mobilité étudiante), on peut quand même dire qu’on a été proactif pour rendre le programme plus inclusif. Il y a eu une série d’initiatives comme le financement de la mobilité hors Europe, ou le fait de complémenter les bourses, en préfinançant l’étudiant qui n’a pas encore reçu son complément de bourse au moment de son départ en Erasmus". Ce qui lui fait dire qu’ici, contrairement à d’autres pays, les étudiants défavorisés ne sont pas sous-représentés parmi ceux partant en Erasmus.

Chez nous, c’est l’Agence AEF-Europe qui gère la mise en œuvre des différents programmes de mobilité financés par l’Europe. Isabella Livoti en est la nouvelle référente inclusion. "Il y a, depuis 2021, une obligation pour les agences de créer une stratégie inclusion. C’est-à-dire qu’une agence doit mettre sur pied toute une stratégie qui va toucher la communication, l’établissement des critères d’accès pour les financements complémentaires, mais aussi des indicateurs pour le suivi des résultats", explique-t-elle.

2021-2027 : des bourses doublées

Cette stratégie s’inscrit en fait dans le nouveau cadre financier pluriannuel de l’Union, qui porte le budget mobilité de 14,7 à 28 milliards d’euros pour la période 2021-2027, soit une hausse de plus de 80% par rapport à la période précédente. À la clef : des bourses sensiblement augmentées, jusqu’à 1000€/mois dans certains cas (plafond pour le taux "inclusion" des étudiants effectuant une mobilité dans un pays au coût de vie élevé, cf tableau).

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Mobilité virtuelle

"Le but est vraiment d’élargir ces publics éligibles à des soutiens financiers supplémentaires, ça peut être des jeunes parents, des personnes en charge de famille ou des aidants proches. Pour les publics précarisés ou des étudiants qui ne peuvent pas partir 6 mois à l’étranger, il y a aussi maintenant cette possibilité de faire une partie de sa mobilité virtuellement ", précise Isabella Livoti.

De nouveaux formats appelés "blended mobility" (mobilité hybride) dont le déploiement ont été accélérés par la pandémie, et qui visent aussi à rendre le programme Erasmus plus inclusif. "Par la force des choses, on a dû expérimenter ça tout d’un coup dans le cadre de la crise sanitaire et on devrait bénéficier de cette expérience pour élargir et diversifier ce type de mobilité, d’autant plus qu’elle est maintenant financée par la nouvelle programmation d’Erasmus + ", confirme Bart Stoffels.

10 millions de nouveaux participants d’ici 2027 ?

Les effets de ce nouveau cadre financier européen n’ont pas encore été évalués mais devraient effectivement aboutir à un programme Erasmus + plus inclusif, se réjouit-on du côté de l’ESN, tout en maintenant certains points d’attention : "Il faut encore élargir la définition des étudiants ayant de moindres opportunités", explique Win Gabriels, "et il est nécessaire de l’adapter aux réalités nationales ou encore locales. Par exemple, certains étudiants provenant de minorités ethniques ou de la communauté LGBTQ + indiquent encore qu’ils ont fait face à de la discrimination durant leur Erasmus".

Avec son nouveau cadre, l’ambition européenne de faire participer 10 millions de personnes supplémentaires au programme Erasmus + d’ici 2027, soit autant que depuis sa création en 1987.

Reportage à écouter dans le magazine Merci l’Europe ? ! ce samedi 22 janvier dès 13h15 sur La Première.

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