A l'avenir, la dépression pourra être traitée via le microbiote intestinal

Traiter la dépression via le microbiote intestinal : possible à l’horizon de 2 ou 3 ans
26 avr. 2021 à 16:00Temps de lecture4 min
Par Annick Merckx

Plus de 250 millions de personnes dans le monde souffrent de troubles anxieux ou dépressifs. Un chiffre en constante augmentation, chez nous aussi, et encore majoré par la crise du Covid. Avec à la clé, toujours plus de traitements médicamenteux prescrits… qui ne portent pas toujours leurs fruits : 30% de la population concernée ne répond pas aux traitements "classiques".

Une étude menée par l’Institut Pasteur, le CNRS et l’Inserm, en France, génère toutefois un sacré espoir : on pourrait traiter la dépression via le microbiote intestinal, et créer des traitements "sur mesure". Et cela, dans un horizon de trois ans environ.

"En effet", précise le Professeur Pierre-Marie Lledo, directeur du département neurosciences à l’Institut Pasteur, et "c’est le résultat d’une intelligence collective : nous avons travaillé avec des immunologistes et des microbiologistes pour cela. Une première, et j’ai beaucoup d’espoir !"

Ensemble, ces équipes ont réussi à démontrer que des souris saines, après qu’on leur a administré du microbiote de souris anxieuses, deviennent à leur tour anxieuses et nerveuses.

Chez ces souris malades, on remarque qu’il y a très peu de précurseurs nécessaires à la synthèse de la sérotonine (impliquée dans la gestion des humeurs) et que, pour pallier ce manque, un antidépresseur à base de fluoxétine (les ISRS : inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine, substance active du Prozac par exemple) est inopérant.

"Non seulement", explique le professeur Lledo, "nous avons pu constater que le déséquilibre des bactéries intestinales peut provoquer un effondrement de certains métabolites, les cannabinoïdes endogènes, dans le cerveau, et déclencher un état dépressif, mais on peut aussi déduire de nos travaux qu’introduire un microbiote externe "contamine" le microbiote dans le bon sens du terme, et c’est important pour un éventuel traitement".

Un déséquilibre intestinal cause de la dépression ?

Un lien direct dès lors entre l’état de nos intestins, et la dépression ? Comment est-ce possible ?

"De manière très générale", explique le Professeur Patrice Cani, Maître de recherches au FNRS, professeur à la faculté de Pharmacie et des Sciences biomédicales à l’UCLouvain, "quand on parle de toutes les bactéries qui sont dans notre intestin (le microbiote intestinal, qui en contiendrait autant, voire plus, que nos cellules humaines), on constate qu’elles sont de nature très diverse, avec des qualités différentes. Mais elles ont aussi la capacité de produire une série de substances (les métabolites, qui sont soit des déchets de leurs métabolismes, soit qui leur permettent de dialoguer avec les autres bactéries présentes. Elles ont aussi la capacité d’être reconnues par nos cellules humaines, et celle de traverser les parois de l’intestin, arriver dans le sang et circuler en atteignant tous les organes, y compris le cerveau".

L’intestin, notre second cerveau

L’intestin comprend aussi toute une série de neurones, ce n’est pas pour rien qu’on parle maintenant de l’intestin comme de notre "second cerveau".

"Ces neurones-là sont connectés également avec d’autres neurones, qui amènent vers une autoroute nerveuse, qui est le nerf vague. Deux voies donc de connexions possibles : une voie nerveuse, et une voie endocrine, la voie sanguine".

Les molécules impliquées dans cette communication intestin-cerveau sont elles très diverses. Dans notre intestin des cellules endocrines, secrétant des hormones, peuvent donc être libérées dans le sang, circuler et atteindre le cerveau, en modifiant son fonctionnement.

Dérèglement

Un exemple simple, pour éclairer le propos : "quand on mange, on sécrète des hormones dans la partie basse de l’intestin celles-ci sont libérées dans le sang, vont aller dans certaines parties du cerveau et signaler que des nutriments sont arrivés. C’est un des mécanismes qui peut avertir que l’on n’a plus faim. Un mécanisme qui peut se dérégler (obésité)".

Le professeur Cani qui travaille depuis plus de 20 ans sur ces relations intestin-cerveau et en particulier sur la régulation de l’appétit ("à l’époque, on était pris pour des fous !") a pu démontrer qu’en fonction du microbiote de l’intestin, et si on change son activité, à l’aide de certaines fibres alimentaires, celui-ci produit des métabolites qui vont stimuler ces cellules qui fabriquent les hormones qui coupent l’appétit. Un mécanisme bien établi aujourd’hui.

D’autres horizons

Ce lien établi ouvre donc d’autres horizons. Les bactéries de notre intestin produisent des neurotransmetteurs, les mêmes que ceux que nos propres cellules nerveuses produisent : la sérotonine par exemple, ou la dopamine. Bien connues pour leurs effets sur notre humeur.

Alors, un traitement possible contre la dépression ? "On y arrivera", confirme Patrice Cani, "mais il faudra d’abord s’assurer que l’approche est compatible avec la personne en face de nous. On se trouve devant la possibilité d’une médecine personnalisée. Tout dépend du type de bactéries qui sont dans notre intestin".


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Dans le cadre d’un traitement par antidépresseur, il est en tout cas établi que celui-ci va modifier le microbiote intestinal. Certaines personnes vont mieux répondre à certains traitements que d’autres, parce que soit ces traitements seront métabolisés par le microbiote, plus ou moins rapidement, soit ces médicaments n’arriveront pas à faire produire certaines molécules importantes comme la sérotonine.

Des bactéries synthétiques contre la dépression

"Alors", reprend le professeur LLedo, "il est donc possible, de rétablir l’action d’un traitement antidépresseur en utilisant des compléments. Ceux-ci sont constitués de bactéries synthétiques, presque inertes, qui ne risquent pas d’avoir un effet désorganisateur sur notre organisme, mais qui peuvent produire les effets des endocannabinoïdes". Il s’agit bien ici d’un traitement complémentaire à un antidépresseur inactif, ou trop peu actif.

S’ouvre ainsi la voie des "psychiobiotiques". Après les souris, au tour de l’humain de tester ce type de traitement, générateur de beaucoup d’espoir.

Traitement de l’obésité, du diabète, du cancer, de certaines addictions, et donc aussi de la dépression : la médecine sur mesure a de beaux jours devant elle, et dans un horizon relativement proche.

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