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À la recherche des autrices perdues : quelle place pour les femmes dans les cours de littérature en Belgique ?

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Cet article est le résumé d’un mémoire, ce travail de recherche universitaire est publié en partenariat avec le master Genre.

Combien de romans écrits par des autrices avez-vous lus en 2021 ? Et durant vos cours de français à l’école ? Je n’avais jamais compté jusqu’au mois de septembre 2015, lorsque je termine mes études en langues et littératures françaises et romanes. Dans ma bibliothèque, il n’y a presque pas d’autrices. Dans le programme des cours que j’ai suivis, encore moins.

Je suis en colère contre les institutions et contre moi-même. Cinq ans plus tard, je décide de résoudre cette colère. Je cherche à comprendre et expliquer cette absence des femmes dans l’enseignement de la littérature et je vérifie : n’y a-t-il vraiment aucune autrice au programme des universités belges ?

En 2019, je contacte les professeur·es des cinq universités francophones qui donnent les cours d’histoire des littératures françaises et francophones des 19e, 20e et 21e siècles et les cours d’analyse de textes. Et je compte les autrices que l’on fait lire aux étudiant·es.

Les chiffres sont clairs

Dans les listes de lecture des cours de littérature française, il y a 18,25% d’autrices. Dans celles des cours de littérature belge, elles sont 12,05%. Les femmes ne sont donc pas absentes des programmes ; toutefois ces chiffres sont inférieurs à la participation réelle des femmes dans la production littéraire : entre 10 et 25% pour le 19e siècle, entre 20 et 30% pour le 20e siècle et entre 40 et 50% pour le 21e siècle.

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De plus, ils masquent de grandes disparités entre les cours, les professeur·es et les universités. Par exemple, parmi les cours concernés par mon étude, 11 cours n’étudient aucune autrice tandis que 6 cours proposent des listes de lectures composées de plus de 30% d’autrices.

Les autrices ne sont dès lors pas complètement invisibilisées, comme je le pensais, mais plutôt marginalisées. Elles sont cantonnées aux enseignements de certain·es professeur·es. En effet, les étudiant·es en littérature rencontreront de nombreuses autrices sur leur parcours ou bien presque aucune selon les goûts et les choix, subjectifs, de leurs enseignant·es.

Dès le 19e siècle, les autrices sont établies comme "différentes"

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Un enseignement objectif ?

J’ai interrogé les professeur·es sur leurs critères de sélection des œuvres au programme. Tous et toutes jouissent de ce qu’on appelle la liberté académique : aucune autorité n’interfère dans leurs choix, pourtant la majorité des listes de lecture reproduisent un canon littéraire ancien sans le questionner. Ce qui est enseigné à l’université, ce sont les "classiques", les œuvres qu’il faut connaître pour avoir une bonne "culture générale".

Les professeur·es affirment être objectif·ves, certain·es m’ont même affirmé ne pas faire de choix. Leur enseignement serait le produit d’une évidence. Si les femmes sont invisibilisées dans leur enseignement, c’est parce que "c’est comme ça". Or l’héritage antiféministe de l’histoire littéraire des 19e et 20e siècles continue de peser sur l’enseignement de la littérature, jamais neutre du point de vue du genre.

En observant de plus près ces œuvres "universelles", elles apparaissent pour la plupart masculines, blanches, hétérosexuelles et… françaises

L’histoire littéraire s’écrit en sélectionnant les œuvres qui ont les qualités de passer à la postérité et établit ainsi une hiérarchie entre les auteur·rices, les textes, les courants, etc. Dès les débuts de ce champ d’étude, au 19e siècle, les autrices sont établies comme différentes. Une différence entre les auteurs et les autrices est construite, basée sur des arguments biologiques (les femmes seraient plus faibles, plus sensibles, associées à la maternité) et des stéréotypes de genre (les femmes sont associées au domaine de l’intime, et donc aux genres littéraires comme la correspondance ou les romans). Au sein des histoires littéraires, les femmes sont ainsi rassemblées dans des chapitres ou des recueils dédiés, à part.

Une histoire littéraire qui exclut

Cette stratégie de différencier les femmes n’est pas nécessairement misogyne, elle peut aussi être utilisée pour rendre visibles les autrices. C’est notamment la démarche adoptée par des maisons d’édition contemporaines qui créent des collections dédiées uniquement aux textes de femmes comme Femmes de lettres oubliées aux éditions belges Névrosées ou Œuvres du matrimoine, qui a été lancée le 19 janvier 2022 chez Librio.

C’est aussi la méthode que j’ai employée lorsque j’ai compté les autrices présentes dans les programmes des universités. J’ai utilisé le genre comme un outil d’analyse qui m’a permis d’identifier les inégalités de traitements entre les auteurs et les autrices dans l’enseignement de la littérature. Mais cette méthode, en construisant deux groupes imperméables, les "hommes" et les "femmes", renforce la différence et la binarité entre les genres.

Ériger "les femmes" en groupe homogène masque les individualités : les inégalités ne sont pas seulement genrées. En effet, les femmes ne sont pas toutes égales entre elles à l’heure d’entrer ou non dans le Panthéon de la littérature, les hommes non plus.

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Dans les histoires littéraires, le genre est un critère de hiérarchisation des auteurs et autrices mais il n’est pas le seul critère non-littéraire. Les œuvres qui deviennent "classiques" et qui sont donc enseignées dans les universités, sont celles considérées comme "universelles". En observant de plus près ces œuvres "universelles", elles apparaissent pour la plupart masculines, blanches, hétérosexuelles et… françaises.

L’enseignement de la littérature en Belgique est surprenant : le modèle principal est celui d’une littérature centrale autour de laquelle gravitent des littératures périphériques, mineures. La littérature dominante et universelle est la française tandis que la littérature belge reste aux marges, et se positionne en tant que littérature dominée et singulière. En pratique, la littérature belge ne fait l’objet que d’un unique cours durant un seul semestre dans chaque université.

Le reste des cours est consacré presque uniquement à la littérature française. Une autrice belge a donc très peu de chances de se retrouver au programme d’un cours et ses chances diminuent encore si elle est racisée ou lesbienne. Ce que les étudiant·es apprennent à l’université en Belgique, c’est un canon duquel sont exclues ou marginalisé·es non seulement les femmes mais aussi les auteur·rices racisé·es, queer ou encore francophones (et parmi elleux, les Belges).

Les institutions universitaires sont responsables de la pérennisation de cette histoire littéraire masculine et excluante. Les facultés belges de littérature ne semblent pas s’être beaucoup intéressées aux théories queer, féministes et décoloniales.

Pourtant, une analyse critique du canon n’est pas seulement un acte politique et militant, elle permet aussi de questionner, enrichir et complexifier la connaissance de la littérature. Ce qui devrait être au cœur de la formation des étudiant.es de romanes.

Sur les traces de ces femmes invisibilisées dans l’histoire – Les Grenades, série d’été

Les Grenades - Série d'Eté

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*Fanny Goerlich, dans sa pratique artistique et dans ses recherches, questionne les normes et canons établi.es en littérature, et dans l’art en général. Après quelques années en tant qu’enseignante de Français Langue Étrangère, elle se consacre aujourd’hui à ses projets : la création de collages, une performance intime et participative appelée "Biblioclastes" et le prolongement de son mémoire Le genre des marges littéraires, récompensé de deux prix en 2021 (Prix de l’Université des Femmes et du Comité Femmes et Sciences).

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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