À Lessines, ce Vendredi Saint 2022 : 70e anniversaire des Pénitents d’une tradition vieille de près de 550 ans… au moins !
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À Lessines, ce Vendredi Saint 2022 : 70e anniversaire des Pénitents d’une tradition vieille de près de 550 ans… au moins !

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Par Gérald Decoster

    Lessines, ancienne " Bonne ville du Haynault " a de quoi s’enorgueillir : un hôpital Notre-Dame à la Rose dont la fondation remonte à 1242, une cité qui a vu la naissance de René Magritte en 1898 et un folklore historique des plus riches avec le " Jour de l’Assault ", dit Festin, commémorant un fait datant de 1578 et, inaugurant en quelque sorte la belle saison, la trilogie du Vendredi Saint lessinois !


     

    Croix de la Passion et Pénitents, 1952 - Extrait du Patriote Illustré du 20 avril 1952

    À Lessines, le 15 avril 2022 sera à marquer d’une croix blanche car, ce jour-là, pour la 70e fois – seule l’année 2020 demeurera dans les mémoires comme " historique ", les cérémonies s’étant limitées à l’office radiodiffusé, pour cause de pandémie – les Pénitents accompagneront le Christ au tombeau.

    C’est le 11 avril 1952, à peine un mois avant la consécration de l’église Saint-Pierre, siège de la tradition détruit par bombardement de 1940, que les Pénitents apparaissaient dans la séculaire procession. Si les hommes, autrefois en civil étaient désormais revêtus de la robe et de la cagoule de bure, assurant un anonymat total, ils portaient encore le gisant en plâtre du Christ, acquis suite à la destruction de l’œuvre du XVIIe siècle. La sculpture ne tarderait pas à être remplacée par l’œuvre taillée par le Belgo-danois Harry Elstrøm, auteur du calvaire surplombant le ciborium de la basilique nationale du Sacré-Cœur, à Koekelberg.

    11 avril 1952 : la procession quitte la cour de l’église provisoire pour entamer son périple – Extrait du Patriote Illustré du 20 avril 1952
    11 avril 1952 : la procession quitte la cour de l’église provisoire pour entamer son périple – Extrait du Patriote Illustré du 20 avril 1952 © Collection privée.

    Dès les années qui ont suivi la naissance des Pénitents, la procession s’est encore enrichie du groupe des jeunes femmes en capes noires, accompagnant la statue de Notre-Dame des sept Douleurs. Désormais, ce défilé qui marque les esprits demeure unique dans le nord de l’Europe, loin des lumières, couleurs et musiques des coutumes du bassin méditerranéen.

    Comme toute tradition historique, ce Vendredi Saint de Lessines s’est progressivement formé pour en arriver à son état actuel. Si elle constitue l’une des coutumes historico-folkloriques majeures de la ville des Cayoteux, surnom donné aux ouvriers des carrières de porphyre, elle en est aussi la plus ancienne. Un document d’archive l’évoque pour la première fois en 1475, mais il est probable que ses origines remontent plus haut encore.

    Plusieurs éléments permettent d’envisager que, au fil du temps, diverses rites auraient fusionné, donnant naissance aux cérémonies spécifiques du Vendredi Saint lessinois. Il y a d’abord, aux environs de l’an 1000, l’apparition des drames liturgiques qui tiendront une place importante dans la chrétienté. Toujours au XIe siècle, c’est l’adoption dans l’Europe catholique d’un rite né en Angleterre vers la fin du siècle précédent, consistant à enfermer une croix dans un tombeau afin de sensibiliser les fidèles à la mort et à l’ensevelissement du Christ.

    LESSINES - PROCESSION DES PENITENTS

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    Plusieurs éléments permettent d’envisager que, au fil du temps, diverses rites auraient fusionné, donnant naissance aux cérémonies spécifiques du Vendredi Saint lessinois. Il y a d’abord, aux environs de l’an 1000, l’apparition des drames liturgiques qui tiendront une place importante dans la chrétienté. Toujours au XIe siècle, c’est l’adoption dans l’Europe catholique d’un rite né en Angleterre vers la fin du siècle précédent, consistant à enfermer une croix dans un tombeau afin de sensibiliser les fidèles à la mort et à l’ensevelissement du Christ.

    "Mystère de Coventry", XIVe ou XVe siècle.
    "Mystère de Coventry", XIVe ou XVe siècle. © Domaine public
    En 1950, au début des travaux de restauration de l’église Saint-Pierre, le chœur en cours de déblaiement : à gauche, la cavité peut être apparentée à une capsula

    Il y a encore, dès le XIIIe siècle, l’enfermement des " présanctifiés " – réserve eucharistique consacrée le Jeudi Saint – dans une capsula, incarnant le sépulcre dans lequel le Christ fut inhumé au soir du vendredi de sa Passion. Cette capsula était généralement située aux environs de l’autel et s’apparentait aux armoires eucharistiques. L’incendie provoqué par le bombardement de l’église Saint-Pierre permit la découverte de ce qui était peut-être la capsula de l’édifice, dans l’un des pans de l’abside du chœur du XIVe siècle.

    Si la réserve eucharistique du Jeudi Saint était – et est toujours – enfermée en dehors du tabernacle, c’est parce qu’elle devait et doit disparaître de la vue des fidèles jusqu’à la veillée pascale. On peut donc envisager que, comme dans nombre d’églises, le pain consacré ait été enfermé avec la croix dans un tombeau factice, renforçant le symbolisme de la Résurrection lors de l’ouverture de la nuit du Samedi Saint : la croix, préalablement retirée par le clergé, ayant disparu, Christ était ressuscité, il ne demeurait que son corps symbolique, pain d’espérance de l’Humanité

    Extrait des Semainiers de l’église Saint-Pierre : Vendredi Saint 1684

    À défaut de preuves écrites, il est concevable que ce soit l’amalgame progressif de tout ou partie de ces traditions qui a donné naissance à la tradition du Vendredi Saint lessinois, d’autant que vers la fin du XVIIe siècle, un nouveau pas sera franchi… En 1684, dans un semainier de l’église, on découvre, pour la première fois, la phrase suivante : " L’office se fera aussi comme de coutume et […] au soir on fera la procession par la ville avec l’image de Notre Seigneur ". Le rite s’est donc extériorisé et amplifié.

    Seule la Révolution française interrompra la tradition durant cinq ans. Dès 1803, elle retrouve ses rites ancestraux. Les deux conflits mondiaux ne lui porteront pas atteinte, si ce n’est qu’entre 1941 et 1944, la procession se limitera à la cour de l’école des Frères dans la salle des fêtes de laquelle l’église provisoire a été installée.

    En cette année 2022, c’est donc un grand cru qui s’annonce, non seulement du fait du retour plein et entier de la trilogie – office, procession des Pénitents et Mise au tombeau – mais aussi du fait qu’une bonne part du patrimoine de la procession a été restaurée et que… les Pénitents fêtent leurs 70 ans !

    Après un office dans une église qui se teinte progressivement de rouge – couleur liturgique du " jour " – avec la tombée de la nuit, les lumières de la vieille ville et des maisons s’éteignent, tandis que la procession se forme dans l’édifice vieux de près de 1000 ans.

    La procession se forme dans l’église…
    La procession se forme dans l’église… © Pierre Badot.

    Le cortège sort alors pour entamer son périple. Tout est symbole dans cette procession. Les torches des Pénitents et les lourdes lanternes d’argent rappellent que la mort de celui que l’on dit être le Fils de Dieu s’est déroulée sous un ciel assombri et que sa mise au tombeau eut lieu de nuit. La procession s’annonce au son lugubre des tambours du condamné à mort et des crécelles portées par les rejetés de ce monde…

    La Croix de la Passion porte les instruments qui ont martyrisé le Christ. Autour du Christ et de la Vierge des sept Douleurs, vêtus de noir, les chantres entonnent psaumes de lamentation et grandes prières universelles… Les chapes des prêtres sont noires, comme autrefois, mais aussi rouges, signe de la vivacité de la tradition aujourd’hui… Quant aux " deuillantes ", vêtues de noir, elles perpétuent les antiques pleureuses…

    Au terme d’une procession qui ne cesse d’étonner celui qui la découvrent pour la première fois, tant elle est d’une sobriété exacerbée, l’acte ultime va avoir lieu en l’église : la Mise au tombeau du Christ.

    La Mise au tombeau a lieu dans l’une des chapelles de l’église Saint-Pierre…
    La Mise au tombeau a lieu dans l’une des chapelles de l’église Saint-Pierre… © Pierre Badot.

    Née du Moyen-Âge, la tradition lessinoise de la Mise au Tombeau du Vendredi Saint a réussi à surmonter les accidents de l’Histoire et des hommes pour être, aujourd’hui, un rite qui ne cesse de stupéfier. Croyants ou simples touristes qui rejoignent Lessines pour l’occasion puisent ce qu’ils souhaitent dans une tradition demeurée respectueuse de son histoire et de ses mutations.

    Envie de vous rendre à Lessines ce vendredi 15 avril ? Envie de participer à cet événement unique ? Renseignements pratiques ici.

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