Santé physique

À quoi ressemble la vie de supercentenaires ? Que dit la science sur cette longévité ?

© Nicolas Tucat/AFP

14 févr. 2022 à 09:30Temps de lecture4 min
Par RTBF avec AFP

Pour ses 118 ans vendredi, sœur André, l'une des femmes les plus âgées au monde, souhaite "mourir rapidement". Dans sa maison de retraite du sud de la France, elle laisse pourtant toujours sa porte ouverte, au cas où quelqu'un voudrait passer une tête.

Dans sa chambre : un lit une place, une Vierge et une radio, qu'elle n'écoute plus depuis quelques mois. La marche du monde l'inquiète trop. Sœur André, visage fin, voix alerte, mémoire abyssale, se présente toujours dans ses habits de religieuse, un fichu bleu sur les cheveux.

La journée type de Sœur André, 118 ans

Sa journée commence tôt : "A 7h, on me lève, on me met à table". Puis on l'emmène à la chapelle où Lucile Randon, devenue Sœur André à plus de 40 ans, ne manque jamais l'office du matin.

"Ça c'est terrible de ne pas pouvoir faire un geste seule", s'agace cette dame qui a travaillé jusqu'à la fin des années 70 et qui à 100 ans, s'occupait encore de pensionnaires plus jeunes qu'elle.

Mais elle a conservé le plus précieux à ses yeux, l'envie des autres.

"Je suis contente quand on vient me tenir compagnie, comme David. David, il est charmant, vous le connaissez ?", lance-t-elle espiègle, sa main nouée à celle de son confident.

David Tavella, animateur dans cette maison de retraite de Toulon, sur les bords de la mer Méditerranée, est aussi devenu son attaché de presse, assailli de demandes de journalistes du monde entier, de courriers et boîtes de chocolats. Emmanuel Macron, son 18e président, a envoyé à la vieille dame célèbre des vœux manuscrits pour 2022 finissant par un "Très respectueusement" de circonstance.

25 millions de centenaires en 2100 !

Lucile Randon, née le 11 février 1904 à Alès (Gard), est la doyenne des Français et des Européens et la vice-doyenne du monde, derrière la Japonaise Kane Tanaka, 119 ans.

Enfin, vraisemblablement. Car dans ces records, il est déjà arrivé que des personnes encore plus âgées viennent bousculer les données de la base scientifique IDL (International Database on Longevity) en se faisant connaître auprès du Guinness Book.

Lorsqu'il s'agit d'espérance de vie, le Japon est souvent cité.

Et les "zones bleues", ces régions isolées de Sardaigne, Grèce ou du Costa Rica qui comptent de nombreux centenaires.

Pourtant c'est en Provence, pays de lumière et d'oliviers, qu'a habité Jeanne Calment, l'être humain ayant vécu le plus longtemps dans l'histoire de l'Humanité et dont l'état civil a pu être validé. Elle est morte à 122 ans à Arles en 1997.

Dans le monde, il y avait un demi-million de centenaires en 2015, selon les projections de l'ONU, et il pourrait y en avoir 25 millions en 2100.

"On attend la fin, la mort, ça arrivera..."

Quand on rappelle à Hermine Saubion qu'elle a 110 ans, elle répond : "C'est vieux, c'est pas jeune, je tiens le coup". La supercentenaire qui vit dans les Alpes-de-Haute-Provence n'a aucun problème de santé mais des incapacités physiques et une surdité lourde qui l'isole. Elle ne comprend que des bribes de phrases. Mais elle ne renonce pas à la vie en société ici, où elle vit depuis deux ans. Quand Annick, une autre pensionnaire, passe, elle l'interpelle : "Vas-y, assieds-toi !".

Sœur André non plus n'a pas de problème de santé hormis une raideur musculaire et articulaire liée à son immobilité et a très peu de traitements quotidiens, ce qui est sans doute "un de ses secrets de longévité", rapporte son médecin Geneviève Haggai-Driguez.

Elle a survécu facilement au Covid-19, qui l'a juste un peu fatiguée.

"Elle passe au travers de tout", "reprend le dessus de façon absolument incroyable" et "quand on échange avec elle, elle dit: 'Oh, de toutes les manières, j'ai connu la grippe espagnole'". Les spécialistes ont d'ailleurs observé que les centenaires nés avant l'épidémie de grippe espagnole de 1918 avaient mieux résisté au Covid que les personnes âgées nées après.

Si elles se montrent résistantes, ces personnes d'âge extrême ont vu beaucoup de leurs proches disparaître, elles n'ont plus personne avec qui partager la mémoire de leur vie.

La mort, elles en parlent, sans tabou, c'est leur quotidien. "On attend", dit Hermine, "on attend la fin, la mort, ça arrivera...". Sœur André aussi se sent prête. "Toute la journée seule avec sa douleur, c'est pas drôle", dit-elle. Mais "le Bon Dieu ne m'entend pas, il doit être sourd d'oreille".

La science peine à percer le secret de cette longévité

"Nous n'avons aucune certitude mais des hypothèses. La longévité va avec la richesse économique, la démocratie voire les sociales-démocraties, les facteurs nutritifs avec deux grands régimes alimentaires : le japonais (poisson, légumes) et le régime méditerranéen", énumère Jean-Marie Robine, démographe et gérontologue. Mais "la longévité ne vaut rien sans de bonnes conditions", ajoute-t-il.

Il y a aussi les critères propres à la personne, des gènes ou des absences de gènes liés à des facteurs de risque.

"Jeanne Calment cochait toutes les cases de la longévité, elle avait une hygiène de vie irréprochable. Elle a commencé à fumer à 25 ans, mais un petit cigarillo par jour, et buvait un doigt de porto le soir. C'était une dame qui est passée à côté des excès", raconte Catherine Levraud, cheffe du pôle de gériatrie du Centre hospitalier d'Arles.

Après 105 ans, la mortalité atteindrait un "plateau", selon l'étude de centenaires italiens. Un début de réponse par la science ?

"Face aux conditions de vie extrêmes qu'elles vivent, les personnes âgées font preuve d'une impressionnante résilience et on sait que l'optimisme est lié à certains mécanismes du système immunitaire", remarque Daniela S. Jopp, professeure de psychologie du vieillissement à l'Université de Lausanne et au pôle de recherche suisse LIVES.

Dans ses études auprès de centenaires allemands et américains, la chercheuse a relevé des traits communs : ils sont extravertis, avec du charisme, se réjouissent des interactions sociales, ont des passions, sont capables de maintenir un but dans la vie et développent des stratégies d'adaptation.

Comme le dit Sœur André, le plus important dans la vie, c'est de "partager un grand amour et de ne pas transiger sur ses besoins".

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