A-t-on fermé trop de lits dans les hôpitaux, comme le dit le docteur Houben sur Facebook ?

Extrait de la vidéo diffusée par le Pr. Jean-Jacques Houben

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27 oct. 2020 à 14:09 - mise à jour 27 oct. 2020 à 14:09Temps de lecture6 min
Par Aline Delvoye

Le 19 octobre, le Professeur Jean-Jacques Houben, spécialiste de la chirurgie digestive et pariétale à l’hôpital Erasme et au Chirec, publiait sur sa page Facebook une vidéo intitulée "J’accuse". Elle a massivement circulé sur les réseaux sociaux et a été vue plusieurs centaines des milliers de fois.

Jean-Jacques Houben reproche aux autorités d’être responsables de la situation dans laquelle se retrouvent aujourd’hui les hôpitaux, incapables d’absorber le flot de malades du Covid qui sont et devront être hospitalisés.

Jean-Jacques Houben débute sa vidéo par cette phrase : "En Belgique en 2000, il y avait assez d’hôpitaux, assez de lits et assez de personnel soignant." Il détaille ensuite son propos en donnant plusieurs chiffres que nous avons décryptés. Pour cela nous avons consulté les chiffres du KCE, le Centre fédéral d’Expertise de Soins de Santé. Nous avons également interviewé Alain De Wever, Professeur émérite d’économie de la santé et gestion hospitalière à l’ULB et membre de l’Académie de Médecine. Il a été médecin directeur de l’hôpital Brugmann et de l’hôpital Erasme. Nous avons aussi sollicité François Perl, directeur général du service Indemnités de l’INAMI.

Jean-Jacques Houben : "En 20 ans on a fermé 11 hôpitaux bruxellois et dans les 17 hôpitaux restants on a fermé 3000 lits"

"Ces chiffres sont corrects même s’ils ne sont pas sourcés et pas mis en perspective", réagit François Perl, directeur général du service Indemnités de l’INAMI. "Depuis 1990, il y a environ 12.000 lits aigus qui ont été supprimés en Belgique. C’est ce qu’indique le KCE, le centre fédéral d’expertise de Soins de Santé dans ses rapports. Mais ce changement est lié à l’évolution de la manière dont un hôpital fonctionne. Les durées d’hospitalisation sont de plus en plus courtes. Cela peut paraître choquant, mais cela ne l’est pas. La réduction du nombre de lits hospitaliers est liée à la qualité médicale qui a très fortement augmenté notamment grâce à l’apport de la technologie, mais aussi grâce à la qualité de la formation médicale. On a pu réguler l’hôpital de manière très différente. L’idée n’est pas de chasser les gens de l’hôpital le plus vite possible, c’est d’offrir des alternatives à des hospitalisations pures et dures qui sont effectivement coûteuses, mais qui n’apportent pas de bénéfices sur le plan de la santé."

Le professeur Alain De Wever, membre de l’Académie de Médecine va dans le même sens : "En 1971, il y avait 350 hôpitaux en Belgique et aujourd’hui il y a 98. A l’époque il y avait beaucoup de petits hôpitaux. Cette décision remonte à 1986. Jean-Luc Dehaene était alors ministre de la Santé. Il a fait paraître une loi disant qu’un hôpital devait avoir au moins 150 lits et il y avait plein de petits hôpitaux qui n’avaient pas 150 lits et qui ont dû fermer. Jean-Luc Dehaene avait raison, la Belgique dépassait toutes les moyennes européennes de durée moyenne de séjour à l’époque. Les hôpitaux avaient un financement qui favorisait la durée des séjours puisqu’ils étaient payés à la journée. Cela a changé. On a modifié le système de financement. On est passé à un financement à la performance par diagnostic. On a favorisé la réduction des durées moyennes de séjour. "

Jean-Jacques Houben : "Plus de 50.000 lits ont été fermés en Belgique en 20 ans".

"C’est vrai, mais sur une beaucoup plus longue période", explique le Professeur Alain De Dewever. "En 1971, il y avait 92.000 lits aigus. Il y a en a 34.000 en 2019, on a donc fermé 58.000 lits en presque 50 ans. " Les lits aigus sont destinés à des séjours courts, c’est-à-dire pour des séjours qui ne demandent pas un traitement de longue durée. Par exemple, la chirurgie, la médecine interne, la pédiatrie, la maternité, etc. On les différencie des lits chroniques qui sont liés à des hospitalisations de plus longue durée. Par exemple : la gériatrie, la revalidation, etc.

François Perl détaille les chiffres : "En 1990, il y avait 46.000 lits aigus en Belgique et il y en a 34.000 en 2019. Dans le même temps il y avait 7000 lits chroniques en 1990 et il y a en 13.000 en 2019. Les 12.000 lits aigus fermés sont compensés en partie par les 6000 lits chroniques. Aujourd’hui, il y a largement assez de lits aigus. Le problème c’est la répartition de ces lits aigus entre services. Par exemple, en pédiatrie, on ne manque pas directement de lits, mais on manque de praticiens pour ouvrir ces lits. C’est un grand challenge. On a du mal à maintenir un encadrement médical suffisant, on a trop peu de pédiatres.

D’un autre côté, on a trop de maternités. Je m’explique : ce qui est important dans une maternité pour avoir une bonne qualité médicale c’est d’avoir un certain nombre d’actes médicaux. C’est-à-dire qu’en dessous d’un certain nombre d’actes médicaux, un service ne peut pas avoir une bonne qualité médicale parce que c’est par la pratique que vient la qualité. Quand vous avez des services qui font un ou deux accouchements par jour, ils n’ont pas la même pratique que des services qui en font 10. Il faut trouver un bon équilibre, la capacité hospitalière ne doit pas être trop importante et pas non plus trop faible. L’idée ce n’est pas de réduire les moyens, mais de les utiliser au mieux. Quand on regarde le taux d’occupation global des lits en Belgique, on n’a pas une suroccupation des lits, on est dans une moyenne générale qui oscille selon les services entre 60 et 80% d’occupation des lits. Dire qu’il y a trop peu de lits hospitaliers en Belgique, ce n’est pas exact."

Personne n’avait imaginé qu’on ferait face à une telle pandémie

Pour le Pr Alain De Wever, la fermeture progressive des lits aigus était justifiée, mais "aujourd’hui il ne faut plus en supprimer, on a atteint un équilibre. Il faut cependant garder des espaces dans les hôpitaux pour être très flexible. Pouvoir ouvrir des lits rapidement quand c’est nécessaire, pour cela il faut avoir du matériel en réserve et du personnel flexible. Ce fut le cas dans la première vague du COVID-19, les hôpitaux belges ont fait preuve d’une grande flexibilité."

Jean-Jacques Houben considère que la fermeture de lits explique en partie le chaos dans lequel se trouvent aujourd’hui les hôpitaux, mais pour Alain De Wever c’est un raccourci : "Personne n’avait imaginé qu’on ferait face à une telle pandémie. On savait que c’était une possibilité mais cela ne justifiait pas de laisser des lits ouverts et de les laisser vides en attendant une pandémie."

Jean-Jacques Houben : "La durée de la vie professionnelle d’une infirmière est de 14 ans"

François Perl et Alain De Wever le constatent aussi. La durée de carrière d’une infirmière à l’hôpital est trop courte. Alain De Wever : "Le métier est très fatigant et pas assez valorisé. Les horaires sont pénibles avec des nuits et des week-ends. Les infirmières hospitalières ne le restent pas longtemps."

Dans un rapport de 2019 sur les soins infirmiers, le KCE pointait quelques chiffres. En principe un.e infirmier.e devrait prendre en charge 8 patients maximum. En moyenne en Belgique, un.e infirmier.e peut prendre jusqu’à 11 patients en charge. "Le nombre moyen patients/infirmier (9,4) se situe largement au-dessus de la norme générale et internationale pour une pratique sûre, cette norme est de maximum 4 patients par infirmier pendant la journée et 7 patients par infirmier pendant la nuit."

François Perl : "Pour résoudre ce problème, il faut recruter 5000 infirmièr.e.s. C’est une réalité, mais cela ne permettra pas de faire face à la pandémie extraordinaire à laquelle on est confronté. Ce n’est pas parce qu’on a fermé des lits d’hôpitaux qu’on ne peut pas accueillir les patients COVID. Aucun système hospitalier ne peut absorber, quotidiennement, environ 4% de ses capacités en lits aigus."

Alain De Wever : "L’autre gros problème qui alourdit le travail des infirmier.es c’est le retard informatique dans les hôpitaux. Les infirmier.es perdent énormes de temps pour des tâches administratives. C’est un très gros problème, car ce temps devrait être passé avec les malades. On a pris 20 ans de retard et cela aurait pu aider les infirmier.es."

Il pointe également le souci de la valorisation : "Il y a eu une revalorisation salariale au début des années 90, les infirmièr.e.s hospitalières étaient extrêmement mal payé.e.s. Mais aujourd’hui par rapport à d’autres professions elles ne sont pas bien payées et cela ne suffit pas."

Former, recruter et garder des infirmier.e.s dans les hôpitaux sera un vrai défi dans les prochaines années, mais pour Alain De Wever : "Il faut rester calme et ne pas tout mélanger. Le Covid nous plonge dans une situation extraordinaire."

 

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