Dans quel monde on vit

Abdellah Taïa : " Cher.e.s migrants, même morts, on entend encore vos cris, votre révolte "

Abdellah Taïa : " Cher.e.s migrants, même morts, on entend encore vos cris, votre révolte "

© Abderrahim Annag

27 nov. 2021 à 13:52Temps de lecture3 min
Par RTBF La Première

Au moins 27 personnes sont mortes dans la Manche, au large de Calais, cette semaine. Ce naufrage a poussé l’écrivain marocain Abdellah Taïa à adresser une lettre aux migrant.e.s .

 

Chers Vous, migrants et migrantes de ce monde cruel,

 

Même morts, on entend encore vos cris, votre révolte. Les gens vont finir par détourner le regard. Mais vos voix sont et seront encore là, avec nous, entre nous.

 

Ils s’en foutent de nous, vous dites. Ils ne veulent plus de nous. Nulle part. Ils osent parler pour nous, à notre place, et, dans le même mouvement froid, cynique, ils n’hésitent pas à nous enfoncer. On tombe. On coule. On meurt. On part à tout jamais. Adieu. Adieu. Qui va se souvenir de nous, de notre résistance et de notre désespoir ? Qui? qui parmi nos frères et parmi nos sœurs endormis, lobotomises, fera un petit geste pour notre mémoire? Qui au bout de ce chemin dans le désert de la Libye, derrière cette frontière entre la Biélorussie et la Pologne, à travers la France indifférente, là-bas dans cette  île qu’on appelle la Grande Bretagne? Qui va nous accueillir de ce côté-ci de la vie, ne pas trop juger, comprendre, tendre une main, laisser le cœur voir?

Maintenant que nous sommes morts, maintenant qu’ils savent que nous sommes vraiment morts, qui va nous pleurer, vraiment nous pleurer, ne surtout pas déverser sur nous des mots vides, des mots logiques, des mots sans âme?

Nous le savons depuis toujours, puisque partout partout on ne cesse de nous le répéter. Vous êtes sans importance. Nous sommes des hommes et des femmes sans importance. On nous tue a petit feu dans la terre première. Aucun espoir dans ces états et ces dictateurs qu’on était déterminés à fuir. On nous tue dans l’indifférence générale de l’autre côté, sur ces terres du Nord où des hommes tellement arrogants disent avec tellement de certitude représenter les droits de l’homme.

Pour qui, les droits de l’homme? Pour qui, ces bonnes paroles médiatiques, vites écrites, vites dites, vite oubliées? Pour qui, ces mines de circonstances quand ils apprennent pour nous, nos tragédies? Pour qui, ces bouleversements mécaniques, robotiques, en accéléré? Un petit mot et hop hop, vite vite, on passe à autre chose. 

Les hommes oublient. On tourne la page. On clique. On scroll. Et déjà une nouvelle Story nous écrase, une nouvelle série, un nouveau coup de tonnerre politique quelque part nous renvoie impitoyablement au fin fond du puits du temps. Sans retour. Sans amour. Sans espoir. Loin loin des mémoires qui comptent.

Nous n’avons presque jamais existé.

 

Nous n’avons été là que pour être sacrifiés. Des statistiques. De l’entertainment sur les chaînes de télévision, pour un public avide, monstrueux, et qui s’ennuie. Il faut penser à lui, ce pauvre public, lui préparer toujours à l’avance ce qui va lui permettre de se sentir investi, implique, mais pas trop.

 

Il n’y a plus d’espoir.

 

Les tragédies se répètent encore et encore et encore. Les discours politiques sont les mêmes. D’un côté, on fait semblant de nous pleurer et, de l’autre côté, on se sert de nous comme exemple à éviter, éloigner, comme programme électoral haineux, franchement raciste, pour gagner démocratiquement en Occident je ne sais quelle place qui va faire avancer l’humanité.

Il n’y a plus d’espoir. 

 

Vous le dites et vous le redites. Vous ne criez plus. Même en moi, émigre comme vous, plus chanceux que vous, vous êtes en train de vous éloigner. Même moi, je vais arrêter à un moment donné de parler de vous, arrêter de penser à vous, arrêter de vous voir dans les rues de Paris, parmi les fantômes de Paris, arrêter de vous pleurer sincèrement. Même moi, je vais rejoindre les autres, dans le cercle fameux des cœurs insensibles.

Oui, il n’y a vraiment plus d’espoir.

 

Sur l’écran de ma télévision, des images, depuis longtemps déjà les mêmes images. Les images de la mer, la Manche, la Méditerranée, les frontières, la police, beaucoup de police. Des corps sur des plages. Des curieux qui ne bougent pas. Ne disent rien. Cela ne les concerne pas tant que cela. Des esprits. Des âmes. Du spectacle. La mort en spectacle. Je regarde comme tout le monde. A distance. Je regarde. Je suis fasciné. Bien sûr. Je suis horrifié. Bien sûr. Je ne sais plus parfois ce que je dois éprouver. Ce que je dois faire. 

 

Dans quel monde exactement vivons-nous?

 

Je ne sais par quel miracle, je suis passé de la pauvreté noire au Maroc à ce statut étrange: écrivain en langue française à Paris.

Parler que de soi- même et de ses petits malheurs. Non. Cela suffit. Il est temps de passer à autre chose. Vraiment à autre chose. Ce que je pensais avant.  Écrire devrait être une mission, un devoir. 

Chers migrants et migrantes dans ce monde froid et cruel, je fais pour vous ce que je fais pour ma mère: j’invente des phrases, des rituels, une autre prière. Je les dis. Pour vous. Vivants. Morts. Clandestins. Sur le chemin. Dans le tunnel. Dans le noir. Dans les camions. Dans les bateaux. A côté de moi. Dans mon cœur.

Courage, courage, courage, et salam très tendre à vous toutes et tous...

Abdellah Taia 

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