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Les Grenades

Aborder l’immigration italienne à travers un regard féminin, "un angle inédit"

13 févr. 2022 à 12:28Temps de lecture7 min
Par July Robert pour Les Grenades

En 2021, la Belgique et l’Italie ont commémoré les 75 ans des accords "bras contre charbon". Les médias, les associations, les maisons d’édition ont fait la part belle à cette main-d’œuvre venue pallier le manque de forces vives à l’issue de la Seconde Guerre Mondiale, notamment dans la région du Borinage.

On nous a raconté le parcours de ces hommes venus par milliers de leurs villages italiens, eux nous ont raconté le travail à la mine, les discriminations, parfois, le racisme, souvent (ce fameux "macaroni" dont ils se voyaient affublés).

Mais, outre Les Grenades, qui a parlé de leurs femmes, de leurs mères, de leurs filles ? Qui a donné la parole à toutes celles qui les ont suivis ou rejoints, parfois à contrecœur ? Pas grand monde. C’est face à ce constat que Maco Meo et l’équipe du PAC Mons Borinage ont décidé de mener un atelier d’écriture pour permettre à des femmes ayant connu ou issues de l’immigration de raconter, de se raconter et de prendre place dans l’espace public.

C’est par le petit bout de la lorgnette (en l’occurrence d’un objet choisi par chacune d’elle) que l’on fait connaissance avec les quinze femmes qui ont participé à cet atelier. Une bobine de fil rouge, une valise, un passe-vite, mais aussi une photo de la petite Mawda ou une statue "Femme immigrée" nous font entrer dans l’intimité de Caterina, de Lara ou de Laurence. Maco Meo, qui a animé les ateliers d’écriture et coordonné la mise en livre des textes qui en sont issus, nous raconte.

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Ce livre est le produit d’ateliers d’écriture… Pourriez-vous nous expliquer la démarche du PAC ainsi que les objectifs ? Aviez-vous d’emblée l’idée d’en faire un livre ?

PAC a choisi d’agir par la culture pour offrir un espace d’expression, de création et de diffusion en vue d’accompagner les citoyen·nes dans l’analyse critique de la société contemporaine, notamment à travers les inégalités qu’elle renforce, pour tendre vers l’émancipation collective. Les accords "bras contre charbon" fêtaient leur 75e anniversaire en 2021. La Ville de Mons, où l’immigration italienne fut très forte, avait prévu de célébrer l’événement et le centre culturel, "MARS", avait programmé le spectacle "Les fils de Hasard, Espérance et Bonne Fortune". En accord avec le centre culturel "MARS", nous avons proposé d’intituler le projet en réponse au titre du spectacle "Les filles de la Destinée".

Le déracinement laisse des traces sur plusieurs générations

En effet, il nous a semblé qu’aborder la question de l’immigration italienne à travers un regard féminin était un angle inédit. Nous ne nous sommes pas trompées : le mercredi 29 septembre, nous avons lancé un appel à participation en vue de constituer un groupe pour mener notre atelier et le jeudi 30 septembre, le groupe des participantes était au complet ! Comme s’il y avait une urgence à libérer sa parole, comme si les participantes avaient hâte de fabriquer les traces de leur rôle en Belgique, comme si se regrouper entre "femmes de l’ombre" revêtait un caractère impérieux pour donner des couleurs à ces existences effacées !

En l’occurrence, l’urgence était réelle puisque ces femmes ne sont pas éternelles et que parmi les participantes – dont certaines ont plus de 80 ans – beaucoup ont vu nombre de leurs amies primo-arrivantes disparaître sans que leur parole ne soit recueillie et transmise. Ce projet, qui a rassemblé 15 femmes, toutes générations confondues, a ambitionné de réhabiliter l’oubli dont elles ont été victimes et de mettre l’accent sur le rôle de ces femmes, quel que soit leur statut, travailleuse ou femme au foyer. Il était également important de valoriser leur place dans la société contemporaine. La forme fut choisie par les participantes : la publication d’un recueil de témoignages.

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Lorsqu’on évoque l’immigration italienne vers la Belgique, il est toujours question des hommes venus travailler à la mine pour remédier à notre manque de main-d’œuvre. Pourtant, ceux-ci avaient des femmes, des enfants, qui les ont accompagnés ou rejoints. Pourquoi cette invisibilisation, à votre avis ? A-t-on pensé que leur présence était "anodine" au regard de l’histoire ?

Complètement ! A leur arrivée, ces femmes ne prenaient pas leur place dans l’espace public. Trop souvent, celles qui travaillaient donnaient "leur quinzaine" à leurs maris. Quant à celles qui ne travaillaient pas – certains hommes considéraient qu’une épouse ramenant un salaire était un signe de déchéance – elles étaient reléguées à la sphère domestique. La barrière de la langue a également contribué à les maintenir dans une forme d’isolement. Plusieurs des participantes ne parlaient pas le français alors qu’elles ont passé deux tiers de leur vie en Belgique. A l’époque, dans les usines où elles ont usé leurs bras, on travaillait entre Italiennes. Certaines s’y sont toutefois affirmées pour obtenir des conditions de travail plus dignes pour elles et leurs collègues, en devenant déléguées syndicales notamment.

Elles espèrent faire sauter les verrous d’une porte qui s’est fermée au grand désespoir de celles et ceux qui espèrent trouver chez nous un endroit où implanter leurs nouvelles racines

On remarque également que la figure maternelle se chargeait de maintenir les traditions. Étonnamment, les mères entravaient parfois l’épanouissement de leurs filles en refusant qu’elles poursuivent des études au-delà de l’obligation scolaire. L’éducation était également conditionnée par la religion et donc extrêmement genrée. Cette vision "vertueuse" de l’organisation familiale n’a pas favorisé l’émancipation des filles. Mais petit à petit, les filles issues de l’immigration italienne ont affirmé leur volonté d’être respectées, de devenir l’égale de leur frère, de ne plus dépendre de "l’homme" et, donc, de se libérer d’un carcan devenu obsolète.

Chaque femme qui témoigne le fait au travers d’un objet qui lui tient à cœur. On entre ainsi dans l’intime de son histoire, c’était votre idée ?

Il s’agit d’une méthode d’animation qui favorise l’émergence. L’objet fait remonter les souvenirs à la surface, il est aussi la trace concrète d’une réalité. A travers l’objet qu’elles ont choisi de présenter, ces "Commare" ont partagé un morceau de leur vie ou un trait de leur personnalité. La valise avec laquelle l’une a fait le voyage, le verre sur pied qu’une autre a contribué à fabriquer ou la pomme de terre qui a la saveur des premières frites ont offert au projet une touche poétique. Ces objets sont souvent chargés d’une symbolique très forte et c’est souvent avec fierté, émotion ou nostalgie qu’elles les présentaient au groupe. Enfin, ces objets pourront être des "accroches" pour un futur projet théâtral, qui est au stade embryonnaire aujourd’hui.

Il est beaucoup question, dans ces témoignages, des rapports ambigus qu’elles entretiennent avec leur pays d’origine, du sentiment de n’être ni d’ici ni de là-bas. Cela résonne très fort avec tous les discours des personnes, et notamment des jeunes, issues de l’immigration qui parlent…

Évidemment, le déracinement, ça laisse des traces sur plusieurs générations ! Entre la nostalgie et l’amertume, les cœurs balancent. Nostalgie d’un village, d’un ciel bleu, d’une famille, d’un ancrage auxquels on renonce lorsqu’on fait le choix de tout quitter pour un ailleurs. Amertume d’un accueil qui ne fut pas à la hauteur des espérances, d’un rejet teinté de racisme, de conditions de vie au départ très rudimentaires… Et puis, la déception fut parfois profonde lorsque, de retour sur leurs terres, elles ont constaté qu’on ne les attendait plus et que leur "monde italien" n’est pas resté figé ou, au contraire, continue à prôner un patriarcat duquel elles ont peiné à s’émanciper. Il faut une sacrée force de caractère pour se réinventer une identité. Et c’est le lot de toute personne issue de l’immigration, toutes origines confondues.

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Ce livre est un magnifique femmage à l’histoire de toutes celles qui sont "restées dans l’ombre". L’objectif de ce livre est-il d’aller plus loin que cela ?

Tout d’abord, il nous a paru essentiel et urgent de fabriquer des traces du passage de ces femmes venues d’ailleurs et de les soutenir dans ce travail de réhabilitation. Ensuite, comme je l’ai expliqué plus haut, nous aimerions poursuivre cette démarche à travers une expression créative dans l’espace public, à travers un projet théâtral qui demandera une réécriture collective de ces récits. Ce serait une belle façon d’offrir à ces témoignages une résonance auprès du public et de nourrir la réflexion sur la façon dont notre société accueille "l’autre" aujourd’hui. Ces "Commare" ont la volonté d’interroger notre rapport à l’étranger·ère et ont l’ambition de promouvoir la diversité culturelle et la solidarité. En somme, elles espèrent faire sauter les verrous d’une porte qui s’est fermée au grand désespoir de celles et ceux qui espèrent trouver chez nous un endroit où implanter leurs nouvelles racines. Pour les "Commare", c’est une évidence : on est toujours l’étranger de quelqu’un.

 

Les filles de la Destinée. Paroles de "Commare" de Mons et du Borinage, P.A.C. Mons Borinage.

Les 75 ans de l’immigration italienne : et les femmes dans tout ça ? – Les Grenades, série d’été

July Robert est traductrice et autrice.

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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