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Belgique

Accord charbon : "Merci à l’Italie, aux Belges et à l’Europe"

Ancien mineur retourné vivre en Italie, Lino y a créé un musée de la mine en hommage à ses compagnons du fond tous disparus aujourd’hui.
23 juin 2021 à 04:00 - mise à jour 24 juin 2021 à 19:09Temps de lecture4 min
Par Catherine Tonero

C’est un des derniers anciens mineurs de cette génération d’immigrés italiens en Belgique. Lino Rota a quitté la Lombardie en 1948, deux ans après la signature de l'"accord charbon" qui a 75 ans cette année. Après 55 ans de vie en Belgique, cet ancien mineur est revenu au "bel paese" par amour. Nous l’avons rencontré avec sa femme Mariuccia dans le village de Nembro, où il a fondé un musée de la mine en hommage à ses compagnons du fond.

Ma mère avait mis dans ma valise une tranche de polenta

"Je suis parti d’ici très pauvre et très jeune, j’avais 19 ans mais j’étais encore un gosse, je ne savais pas ce que c’était que ce charbonnage, la mine, je pensais que c’était des carrières. On ne nous a rien expliqué !", explique Lino qui a connu les baraquements où vivaient les anciens prisonniers de guerre allemands.

L’homme aujourd’hui âgé de 92 ans se souvient encore très bien de ce long voyage en train qui l’amènera à Souvret, près de Courcelles : "Je suis resté trois jours à Milan, pour faire des visites médicales et toutes sortes d’affaires. Nous étions 700 à 800 ouvriers à partir toutes les semaines vers la Belgique. Les wagons étaient complets, on n’avait presque pas de place, heureusement qu’on avait notre valise pour s’asseoir. Ma mère m’avait mis une tranche de polenta avec du fromage, elle est restée trois jours dans ma valise", explique-t-il encore amusé.

Un musée sur la "Piazza dell’Emigrante"

Lino ne s’est jamais débarrassé de la valise qui l’a accompagné en Belgique en 1948.
Lino ne s’est jamais débarrassé de la valise qui l’a accompagné en Belgique en 1948. Catherine Tonero

Lino ne s’est jamais débarrassé de cette "valise de carton". Il a aussi conservé un tas d’objets et de souvenirs amassés en Belgique, avec une idée qui ne l’a jamais quitté : en faire un musée. Il va pouvoir la concrétiser une fois revenu en Italie début des années 2000, avec l’aide de sa femme Mariuccia. "Il avait ce grand désir de faire connaître son histoire mais aussi celle de la catastrophe de Marcinelle aux Italiens, parce qu’il avait tout ça sur le cœur. Et donc, petit à petit, j’ai essayé, dans la mesure de mon possible, de l’aider", explique-t-elle.

Avec l’aide de la commune de Nembro, Lino a installé son musée sur une place rebaptisée "place de l’Emigrant". Il accueille ses visiteurs dans une galerie creusée dans les parois rocheuses de cette place, pour représenter l’entrée d’une mine. Au bout de celle-ci, il a même reproduit une veine de charbon grandeur nature.

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C’est une richesse inestimable pour les Italiens

Graziella Picinali, échevine à la culture et à l’instruction de la localité explique : "Avoir la reconstitution de cette galerie minière mais surtout Lino qui vous le raconte ici en personne, c’est une richesse inestimable pour les habitants de Nembro, mais aussi pour tous les Italiens. Moi je ne peux pas raconter cette histoire des Italiens qui sont allés travailler dans les mines belges, mais il est important de la faire connaître, surtout à nos enfants et à nos jeunes, qui n’ont pas la moindre idée de ce que leurs grands-pères ou arrière-grands-pères ont fait pour porter de la richesse à l’Italie !"

Au péril de leur santé et parfois de leur vie. Lino a vu beaucoup de ses compagnons du fond mourir de la silicose. Lui est rapidement passé de bouveleur, ouvrier chargé du creusement des galeries, à porion, en charge de la préparation des chantiers. Un travail avec plus de responsabilités mais plus léger. Il en est sûr, c’est ce qui l’a sauvé de la maladie pulmonaire. "J’ai réussi, je pense, à ne pas respirer toute cette poussière. Le docteur m’a aussi obligé à arrêter pour respirer un peu… J’ai donc arrêté un an avant d’avoir ma pension automatique, après 25 ans de mine", explique-t-il.


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Un des derniers témoins directs de la catastrophe de Marcinelle

En tant que mineur secouriste, Lino a participé aux premières opérations de secours lors de la catastrophe de Marcinelle.
En tant que mineur secouriste, Lino a participé aux premières opérations de secours lors de la catastrophe de Marcinelle. Catherine Tonero

L’Italien qui a la Belgique dans le cœur est aujourd’hui devenu la coqueluche de son village. Des écoles de toute la région viennent écouter son histoire. Mais ce que Lino veut surtout partager avec les Italiens, c’est la mémoire de la catastrophe de Marcinelle. Mineur secouriste, il a participé aux premières opérations de secours le matin du 8 août 1956 au Bois du Cazier.

Il venait de finir sa pause de nuit au Charbonnage de Courcelles, lorsqu’un ingénieur l’appelle, évoquant une "catastrophe énorme". Lino se rappelle de son arrivée sur place : "C’était une très belle journée ensoleillée, mais la fumée avait déjà couvert le ciel, on ne voyait presque plus rien nulle part, avec la poussière, le feu, tout l’ensemble. Et puis les ouvriers qui brûlaient au fond de la mine. C’était une opération très difficile".

Ses larmes avaient effacé le noir sur son visage

"Le premier mort que j’ai vu", poursuit Lino la gorge nouée, "c’est un ouvrier contre un boisage, avec les yeux ouverts. Ses larmes avaient effacé la poussière et le noir sur son visage. Il faut dire que cette personne n’est pas morte sur le coup mais a eu le temps de pleurer, ça a été terrible". Lino est aujourd’hui un des derniers témoins directs de la catastrophe qui a fait 262 morts dont 136 Italiens. Une page incontournable de l’histoire de l’immigration italienne en Belgique qu’il souhaite transmettre le plus longtemps possible.

Son petit musée a ramené en Italie la mémoire du sacrifice de tous ces mineurs, partis pour assurer un avenir à leur famille. "Rappelez-vous que Nembro ici, c’est le musée qui représente l’histoire de la catastrophe de Marcinelle, mais aussi les histoires de tous les étrangers partis à travers le monde. En tout cas, de ma part, moi je dis merci à l’Italie, aux Belges et à l’Europe !", conclut Lino avec son enthousiasme inaltérable.

Sujet diffusé dans le JT du 22 juin 2021

Sujet diffusé dans le magazine Transversales

Transversales

'Le charbon dans les veines' : les souvenirs de Lino Rota

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