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Accusations de racisme envers des Africains et des Indiens qui tentent de quitter l’Ukraine : que sait-on ?

28 févr. 2022 à 16:12 - mise à jour 02 mars 2022 à 14:56Temps de lecture8 min
Par Grégoire Ryckmans et Achille Dupas

Des vidéos de personnes d’origines africaines et indiennes empêchées de monter dans des trains pour quitter l’Ukraine ou de passer la frontière polonaise sont devenues virales sur les réseaux sociaux, notamment Twitter.

Si des responsables polonais ont réfuté des accusations de racisme, le nombre de témoignages et la diversité des sources semblent cependant indiquer que des personnes d’origine africaine ou indienne ont potentiellement bien été discriminées en raison de leur couleur de peau en tentant de fuir le conflit qui oppose la Russie à l’Ukraine.

Sur Twitter et d’autres réseaux sociaux comme Instagram, des informations indiquant que "les autorités en Ukraine empêchent les personnes noires de rentrer dans les trains pour rejoindre la frontière polonaise, pour prioriser les Ukrainiens blancs", circulent. Vidéos et témoignages à l’appui, plusieurs médias se sont fait les relais de préoccupations autour de la façon dont les personnes de couleur étaient traitées lors de leur tentative de quitter l’Ukraine, actuellement en guerre contre la Russie.

Ce narratif doit pourtant être analysé avec prudence car il corrobore, au moins en partie, l’un des arguments avancés par Vladimir Poutine pour lancer son "action militaire" contre l’Ukraine. En effet, à plusieurs reprises, il a évoqué la "dénazification" de l’Ukraine pour justifier l’intervention russe. Ces témoignages faisant état de discriminations raciales par des Ukrainiens vont donc dans le sens de cet argumentaire. Le parti nationalise, Svoboda, n’a pourtant réalisé qu’un score de 2,15% aux dernières élections législatives de 2019.

Que sait-on donc à l’heure actuelle de ces vidéos et témoignages qui sont devenus viraux ?

Des vidéos devenues extrêmement virales

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Une vidéo postée sur Twitter le samedi 26 février a été visionnée plus de sept millions de fois, à l’heure où est rédigé cet article. Le tweet indique : "Les images officielles des Ukrainiens empêchant les Africains de monter dans les trains. #AfricainsenUkraine". Les images montrent des personnes blanches, dont certaines en tenues militaires qui forment un cordon devant le quai d’un train dans une gare, et qui semblent bloquer le passage à un groupe de personnes noires, visiblement énervées. Dans la vidéo on peut également entendre des cris et des haussements de voix, laissant percevoir une certaine tension.

D’autres vidéos montrant des situations similaires ont été publiées par le même compte, toujours avec le hashtag "#AfricansinUkraine". Lune d’entre elles, postée avec le texte "L’Ukraine a laissé des familles africaines bloquées dans le train", montre des personnes noires regroupées sur un quai de gare. Dans cette vidéo, on peut entendre un homme s’exprimant en anglais commenter : "Ces gens sont partis sans emmener les noirs" et puis "ils ont pris leurs enfants et leurs femmes et laissé les noirs derrière".

Parmi les autres contenus relayés un grand nombre de fois sur Internet, se trouve aussi cette séquence, qui montre notamment une femme noire avec un bébé dans les bras, au milieu d’une foule de personnes, noires également. La voix d’un homme indique : "Voilà la communauté noire ici. Ils n’autorisent aucune personne noire à passer les portes. Nous sommes tous ici, seuls les Ukrainiens sont autorisés à rentrer. Même les femmes avec des enfants ne sont pas autorisées ici […] seuls les femmes et enfant ukrainiens sont autorisés à passer les portes (ndlr : la frontière)".

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Enfin, une autre vidéo partagée et republiée par un grand nombre de comptes montre une altercation entre des policiers et un groupe de personnes noires, les policiers bloquant l’accès à ce qui semble être un wagon de train. La légende de la vidéo indique qu’un policier ukrainien "pousse une jeune femme noire hors du train".

Dans la bande-son, un homme répète à plusieurs reprises en anglais : "Ils ne laissent pas partir la fille noire", tandis que l’homme en tenue de policier répète "Go !", faisant signe à la femme de reculer, et la repoussantComme le suggère un passage de la vidéo ainsi qu’une annotation, reprise dans le texte du tweet en question, une jeune femme blanche aurait, quant à elle, pu monter dans le train.

Des sources journalistiques qui corroborent les accusations

Depuis plusieurs jours, divers témoignages faisant état de situations similaires ont été relayés par différents journalistes ou médias. Stéphanie Hegarty, correspondante pour la BBC (radiotélévision britannique publique) a par exemple relayé le témoignage d’une étudiante nigérienne, qui rapporte que "les gardes-frontières arrêtent les Noirs et les envoient au fond de la file d’attente, disant qu’ils doivent d’abord laisser passer les 'Ukrainiens'".

Dimanche 27 février, la journaliste a également posté ce message sur son compte Twitter : "J’ai entendu ce matin un autre étudiant à Lviv dire que les Africains ne sont pas autorisés à monter à bord des trains jusqu’à la frontière et qu’ils sont laissés sur le quai. Trop de témoignages désormais pour en faire abstraction".

Les médias britanniques The Independent ainsi que la BBC ont consacré des articles à ce sujet, rapportant plusieurs autres témoignages de personnes noires et indiennes, qui dénoncent du racisme aux frontières de l’Ukraine.

Dans l’article de The Independent, un père de famille explique notamment que "les membres de sa famille et d’autres migrants ont été priés (ndlr : par les autorités) de descendre d’un bus sur le point de franchir la frontière samedi", du fait de leur couleur de peau.

Des discriminations qui viseraient également des étudiants indiens

Selon d’autres sources, de jeunes Indiens, venus étudier en Ukraine, sont également victimes de discrimination et de violence par des militaires ukrainiens. La chaîne indienne Mathrumbi News a diffusé le témoignage d’une jeune femme qui indique que des étudiants provenant de la région du Kerala, à l’ouest de l’Inde, ont été victimes de violence au poste de frontière de Shehyni entre l’Ukraine et la Pologne. Des étudiants auraient été frappés ou renversés par des voitures pour les empêcher de traverser la frontière vers la Pologne.

Lipika Pelham, journaliste de la BBC et spécialiste de l’Asie du Sud, a évoqué les allégations de discriminations envers les Africains et le témoignage de l’étudiante indienne devenu viral. Elle indique avoir tenté de joindre les autorités ukrainiennes pour avoir une réaction. Une demande restée sans réponse à ce stade.

La journaliste de la BBC explique, par ailleurs, que ces étudiants indiens qui tentent de fuir estiment qu’ils sont peut-être victimes de "représailles" de la part des autorités ukrainiennes en raison de la position de l’Inde qui a refusé de condamner l’attitude de la Russie.

En effet, lors du vote d’une résolution de l’ONU visant à "déplorer" l'"agression" de l’Ukraine ce 25 février, l’Inde (tout comme la Chine et les Emirats arabes unis) s’est abstenue. La résolution n’a pas été adoptée car le texte a fait l’objet d’un veto par la Russie.

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Réaction du gouvernement nigérian

Une dépêche publiée par l’AFP (Agence France-Presse) ce lundi matin indique que le gouvernement nigérian a exhorté les autorités douanières en Ukraine et dans les pays voisins à traiter "avec dignité" ses citoyens, sur fond d’accusations croissantes de racisme à la frontière ukrainienne.

Toujours d’après l’AFP, des centaines de milliers de personnes, dont de nombreux Africains – pour la plupart étudiants –, tentent de fuir l’invasion russe en Ukraine en rejoignant les pays voisins. Des milliers de jeunes Africains, principalement originaires du Nigeria, du Ghana, du Kenya, d’Afrique du Sud, d’Éthiopie et de Somalie, étudient en effet en Ukraine.

Il est primordial que chacun soit traité avec dignité et sans faveur

Le ministre nigérian des affaires étrangères, Geoffroy Onyeama, a demandé des explications à ses homologues ukrainiens suite à la diffusion des différents témoignages. "Il y a eu des informations regrettables (selon lesquelles) la police ukrainienne et le personnel de sécurité refusent de laisser les Nigérians monter dans les bus et les trains" pour la Pologne, a déclaré le porte-parole de la présidence nigériane, Garba Shehu.

Garba Shehu a déclaré que selon d’autres informations, des fonctionnaires polonais ont refusé l’entrée en Pologne à des citoyens nigérians en provenance d’Ukraine. "Il est primordial que chacun soit traité avec dignité et sans faveur", a-t-il insisté.

Plusieurs agences de presse comme DPA et AFP indiquent que d’autres gouvernements africains ont évoqué la situation de leurs ressortissants en Ukraine.

La ministre ghanéenne des affaires étrangères, Shirley Ayorkor Botchwey, a déclaré que les étudiants de son pays ne rencontrent pas de problèmes pour quitter le pays. Selon les informations officielles, 38 des 220 Ghanéens qui ont quitté le pays jusqu’à présent ont franchi sans problème la frontière polonaise. Cependant, plus de 460 seraient encore en Ukraine.

De son côté, Clayson Monyela, du ministère sud-africain des Affaires étrangères, a affirmé sur Twitter que "des étudiants sud-africains et d’autres Africains ont été malmenés à la frontière ukraino-polonaise".

L’ambassadrice de Pologne au Nigeria et les gardes-frontières rejettent les accusations

L’ambassadrice de Pologne au Nigeria, Joanna Tarnawska, a cependant rejeté ces accusations de racisme. "Tout le monde reçoit un traitement égal. Je peux vous assurer que, selon les informations dont je dispose, certains ressortissants nigérians ont déjà franchi la frontière avec la Pologne", a-t-elle déclaré lors d’une réunion avec des homologues européens. Selon certaines vidéos publiées également sur les réseaux sociaux, des Nigérians auraient bien été autorisés à passer de l’autre côté de la frontière, côté européen.

Toujours selon Joanna Tarnawska, les documents d’identité jugés en principe invalides sont acceptés pour franchir la frontière et les restrictions liées au Covid-19 ont été levées. Les Nigérians disposent d’un délai de 15 jours pour ensuite quitter le pays, a-t-elle ajouté.

De leur côté, les gardes-frontières polonais démentent également que des personnes d’origine africaine fuyant la guerre en Ukraine soient refoulées à la frontière polonaise en raison de la couleur de leur peau.

Une porte-parole des gardes-frontières polonais a, elle aussi, clairement rejeté ces allégations selon lesquelles les réfugiés africains sont bloqués pour des raisons racistes. "C’est absurde", a-t-elle déclaré lundi à l’agence de presse allemande DPA. "Les agents des gardes-frontières polonais aident toutes les personnes qui fuient l’Ukraine déchirée par la guerre. La nationalité ne joue aucun rôle."

Toujours selon la porte-parole, les gardes-frontières sont maintenant en contact quotidien avec des réfugiés de dizaines de nationalités différentes, y compris des citoyens d’Asie et d’autres pays hors de la zone Schengen.

Des témoignages nombreux et sourcés

Depuis le début de l’offensive russe, environ 400.000 Ukrainiens sont entrés dans l’Union européenne, selon un décompte de l’AFP. Près de la moitié d’entre eux a atteint la Pologne, d’après le gouvernement polonais. Dans cet important mouvement de population, il y a aussi des ressortissants étrangers qui vivent en Ukraine.

Des accusations font état de discrimination vis-à-vis des personnes de couleur dans leur tentative de quitter le pays, soumis à l’offensive russe, à la fois par la Pologne mais aussi par l’Ukraine, au départ des gares ou aux postes frontières.

Si la Pologne rejette ces accusations, le nombre de témoignages, recueillis auprès de diverses sources par plusieurs médias reconnus, semble cependant indiquer qu’il pourrait effectivement bien y avoir des discriminations raciales dans la façon dont les personnes qui tentent de fuir l’Ukraine sont traitées.

Sur Twitter, le chef de la diplomatie nigériane a affirmé avoir eu un entretien avec son homologue ukrainien Dmytro Kuleba. Celui-ci lui aurait assuré que "les gardes frontières ukrainiens ont reçu des instructions pour permettre à tous les étrangers de quitter le pays". Il lui aurait également promis de "mener une enquête" sur les accusations de discrimination et de "revenir" vers lui rapidement.

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