Affaire Peng Shuai : en Chine, les disparitions forcées musellent la critique

La joueuse de tennis Peng Shuai, l'homme d'affaire Jack Ma, et l'actrice Fan BingBing

© Belga et Getty Images

21 nov. 2021 à 14:28Temps de lecture3 min
Par Daphné Van Ossel

Mais où est passée la joueuse de tennis chinoise Peng Shuai, disparue après avoir dénoncé le viol que lui aurait infligé puissant homme politique ? Et, surtout, comment va-t-elle réellement, au-delà des images de façade postées depuis par un média proche du pouvoir ? C’est la question du moment. Et elle a comme un air de déjà-vu.

Souvenez-vous. Début 2021, la question c’était : mais où est passé Jack Ma, le milliardaire, fondateur d’Alibaba ?

En 2018, Interpol était à la recherche de son propre patron, le Chinois Meng Hongwei. Son épouse avait fait part de la "disparition inquiétante" de son mari.

Jack Ma, le patron d’Interpol, une actrice, un magnat de l’immobilier…

Les "disparitions inquiétantes" de personnalités en vue (notamment…) sont courantes en Chine. On peut encore citer l’actrice Fan BingBing (The Avengers), ou les lanceurs d’alerte sur la crise sanitaire.

Tous ont en commun d’avoir un peu trop haussé la voix, explique Thierry Kellner, spécialiste de la politique étrangère de la Chine au département de Sciences politiques à l’ULB. "Ça touche des gens qui ont le verbe un peu haut, ont émis des critiques vis-à-vis de Xi Jinping ou d’autres personnalités officielles. Peng Shuai a dénoncé un viol qui aurait été commis par l’ancien vice-Premier ministre Zhang Gaoli. J’ai en tête aussi le magnat de l’immobilier Ren Zhiqiang. Il était beaucoup suivi [sur les réseaux sociaux], il a publié un texte dans lequel il a critiqué la réponse de Xi Jinping à l’épidémie de Covid-19. Il a disparu peu de temps après."

Personne n’est à l’abri

Ren Zhiqiang était membre du Parti communiste chinois. Personne n’est à l’abri. "Pour les membres du parti, précise Thierry Kellner, il y a la Commission centrale d’inspection de la discipline du parti, qui surveille de près tout ce qui se fait à l’intérieur du parti, et qui est aussi un instrument utilisé par Xi Jinping pour écarter ceux qui le dérangent. Ces gens sont convoqués puis à un moment donné disparaissent et on ne les revoit plus pendant des mois voire des années."

"Ces arrestations et ces disparitions servent à créer un climat de peur, à montrer que personne ne doit se croire en sécurité, que personne n’est au-dessus du parti. Elles servent d’exemples, et incitent ainsi à l’autocensure. Cela muselle la critique."

"Un climat de terreur"

Dans une tribune publiée dans le journal Libération en 2019, l’avocat et défenseur des droits humains, Teng Biao, en témoigne : “A trois reprises, en 2008, 2011 et 2012, j’ai fait partie des dissidents politiques et avocats défenseurs des droits humains victimes de disparitions forcées. J’ai été mis au secret, la tête couverte par une capuche noire bloquant toute lumière, sans aucun moyen de savoir où je me trouvais, et soumis à des sévices physiques et psychologiques.”

Même pour les personnes encore en liberté, poursuit Teng Biao, les disparitions forcées ont de graves conséquences. Elles créent un climat de terreur. Si vous savez que l’Etat n’est lié par aucune loi et peut vous enlever à tout moment, n’importe où, quelles sont les chances que vous critiquiez ce même Etat en public ?

Mourir ou réapparaître, muselé

Que risque-t-il d’arriver à Peng Shuai ? Alors que la pression internationale s’accentue, des clichés de la joueuse star sont d’abord apparus sur la toile. Puis, ce samedi, des médias d’Etat chinois ont publié plusieurs vidéos de la joueuse. Pour le président de la WTA Steve Simon, "la vidéo seule n’est pas suffisante" pour montrer qu’elle est "libre de ses décisions et de ses actions".

Il y a plusieurs cas de figure”, répond Thierry Kellner (ULB). “Il y a eu des cas de gens qui ont été soumis à la torture et qui en sont mort. Il y a aussi des gens qui réapparaissent à la télévision, confessent toutes leurs erreurs, puis sont condamnés à 10, 15, 20 ans de prison.

Dans le cas de Peng Shuai, la pression internationale pourrait jouer en sa faveur “mais elle va probablement devoir revenir sur ses propos, les relativiser très fort, ou en donner une version plus édulcorée”.

L’image de la Chine, à la veille des JO d’hiver de Pékin

Déjà, avant la parution des photos et des vidéos, la télévision publique chinoise CGTN avait publié une capture d’écran d’un mail qui lui était attribué et qui déclarait “fausses” ses accusations contre Zhang Gaoli.

Les autorités feront tout pour protéger cet homme politique retraité mais toujours influent. D’autant que le mouvement #MeToo n’a pas sa place en Chine : “Il y a des féministes, concède le professeur à l'ULB, des femmes qui tentent de s’exprimer mais le harcèlement sexuel est encore tabou en Chine. C’est un pays très patriarcal. Le Parti est encore largement dominé par les hommes : 83% de ses membres (90 millions au total !) sont des hommes.

A quelques mois des Jeux Olympiques d’hiver qui se tiendront à Pékin, l’affaire est délicate pour le Parti communiste chinois. “La mobilisation internationale met Pékin dans une situation délicate. Les J.O., c’est une vitrine importante pour le parti, parce que l’image de la Chine s’est déjà dégradée à cause du coronavirus.

Disparition de la joueuse de tennis Shuai Peng: JT 18/11/2021

Shuai Peng / Mystérieux e-mail attribué à la championne de tennis

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