Journal du Rock

Ahmet Erteghun accusé, à titre posthume, d’agressions sexuelles

Ahmet Erteghun

© Raoul/IMAGES/Getty Images

29 nov. 2022 à 11:51Temps de lecture5 min
Par Marie-Amélie Mastin

Une " découvreuse de talent " qui a travaillé avec Atlantic Records depuis les années 80 jusqu’au milieu des années 2000 poursuit en justice le label et les héritiers de son créateur, Ahmet Ertegun, l’accusant de multiples agressions sexuelles et déclarant que le label n’a rien fait pour l’en empêcher.

Jan Roeg, qui a démarré au sein du label en 1984, a expliqué avoir été agressée sexuellement un certain nombre de fois pendant ses années de collaboration avec Ahmet Ertegun. Ce dernier est considéré comme l’un des businessmen de la musique les plus influents de l’époque, signant alors de grands noms comme Aretha Franklin et Led Zeppelin, pour ne citer qu’eux, et co-créant le célèbre Rock & Roll Hall of Fame.

Ahmet Ertegun est décédé en 2006 et ses héritiers constituent donc la défense dans ce dossier légal.

Jan Roeg explique que lors de leur première rencontre, alors qu’elle ramassait une lentille de contact tombée au sol, il a glissé sa main sous sa jupe, touchant " ses fesses et le haut de sa cuisse jusqu’à ses parties intimes ". Ajoutant alors " vous avez de belles jambes, vous êtes une très belle femme ". La plaignante a alors tenté de garder ses distances de Mr. Ertegun.

Mais d’autres occasions se sont présentées. Notamment alors qu’Ertegun la ramenait chez elle après un dîner d’affaires. Ils s’étaient soi-disant arrêtés pour acheter de la cocaïne avant d’aller dans un club. Elle est allée dans la salle de bains, et en sortant, l’accusé se masturbait. Il a demandé à Jan Roeg de lui montrer sa poitrine et quand elle a tenté de s’enfuir, Ertegun l’aurait poussée contre le mur, se collant à elle et continuant à insister jusqu’à ce qu’il " souille sa chemise ".

Selon Jan Roeg, Ertegun s’est masturbé devant elle à plusieurs reprises. Il aurait aussi maintenu la tête de Roeg sur son entrejambe pour la forcer à lui faire une fellation.

On peut lire dans la plainte qu’une nuit de 1986, Ertegun est entré dans la chambre de Roeg lors d’un voyage d’affaires et a sauté sur son lit avant d’insérer ses doigts dans ses parties intimes.

Elle l’accuse aussi, lors d’un dîner à New York en 1990, de l’avoir droguée puis forcée à subir un lavage d’estomac après s’être effondrée dans les toilettes du restaurant. Elle prétend également qu’Ertegun a gardé de l’argent qu’il lui devait, en guise de représailles pour l’avoir rejeté.

La plainte indique qu’Ertegun et d’autres personnes de l’industrie ont considéré Roeg sa petite amie, ce qu’elle nie fermement, affirmant qu’à cause de cela, sa carrière dans le monde de la musique a été freinée.

Au-delà des allégations elles-mêmes, Jan Roeg affirme qu’Atlantic était au courant du comportement d’Ertegun mais l’a activement encouragé. Selon l’action en justice, Atlantic "a laissé faire cette mauvaise conduite sexuelle, misogyne et hostile envers les femmes, sans parler du harcèlement envers les femmes dans ses bureaux, et d’une culture de l’abus qui est devenue célèbre dans l’histoire de l’industrie musicale".

Atlantic n’aurait pas pris de mesures pour sensibiliser les employés au comportement approprié sur le lieu de travail ou sur la façon de signaler correctement les problèmes. "Atlantic a totalement omis de s’engager dans la formation ou la mise en œuvre de toute politique ou norme qui informerait les employés de la désapprobation de la société et de la façon de signaler une telle conduite", peut-on lire, "et encore moins de quoi que ce soit qui dissuaderait les employés de se livrer à des inconduites sexuelles dans leurs locaux ou lors de voyages d’affaires et de relations avec des partenaires commerciaux pour le Label."

Comme Mme Roeg le souligne dans sa plainte, la culture " du sexe, de la drogue et du rock n’roll" dans l’industrie de la musique, notamment chez Atlantic Records, a été utilisée par des hommes puissants comme Ahmet Ertegun pour se livrer à des agressions sexuelles et à d’autres abus sur les femmes", a déclaré Lawrence M. Pearson, associé de Wigdor LLP, dans un communiqué. "Maintenant, Mme Roeg et d’autres survivants d’agressions sexuelles qui, dans le passé, ont été contraints au silence en raison de la menace de représailles ou de la perte de leur emploi, peuvent obtenir justice en vertu de l’Adult Survivors Act. Mme Roeg et nous-mêmes sommes impatients de tenir les accusés pour responsables et d’obtenir enfin un certain soulagement pour la douleur qu’elle a endurée toutes ces années."

Atlantic Records et sa société mère Warner Music Group ont connu plusieurs changements de propriétaires depuis les incidents présumés, et aucun des dirigeants actuels n’était présent au moment du dépôt de plainte.

"Warner Music Group et Atlantic Records prennent très au sérieux les allégations pour mauvaise conduite", a déclaré un porte-parole de WMG dans un communiqué. "Ces accusations remontent à près de 40 ans, avant que WMG ne soit une société autonome. Nous parlons avec des personnes qui étaient là à l’époque, en tenant compte du fait que de nombreuses personnes clés sont décédées ou ont atteint 80 ou 90 ans. Pour garantir un environnement de travail sûr, équitable et inclusif, nous disposons d’un code de conduite complet et d’une formation obligatoire sur le lieu de travail, auxquels tous nos employés doivent adhérer. Nous évaluons régulièrement la manière dont nous pouvons faire évoluer nos politiques pour garantir un environnement de travail exempt de discrimination et de harcèlement."

Comme l’a déclaré Rick Werder, avocat de la veuve d’Ertegun, Mica Ertegun : "M. Ertegun est mort depuis 2006. Mme Ertegun a 96 ans. Nous n’avons pas eu connaissance de plainte. Toute attaque contre Mme Ertegun est sans fondement et sera vigoureusement défendue en son nom."

Ce n’est pas la première fois que quelqu’un accuse Mme Ertegun d’inconduite sexuelle. Dorothy Carvello, défenseur des victimes d’agressions sexuelles dans l’industrie de la musique et auteur du livre Anything For a Hit, a affirmé dans son livre que lorsqu’elle travaillait chez Atlantic, Ertegun l’avait touchée de manière inappropriée, et serrée tellement fort au niveau du bras qu’il lui avait causé une fracture lors d’une crise de colère.

L’affaire Roeg est le premier procès aussi médiatisé dans l’industrie musicale à la suite de la promulgation de l’Adult Survivors Act de New York. Cette loi, qui est entrée en vigueur la semaine dernière, a instauré une période d’un an pendant laquelle les survivants peuvent intenter des poursuites pour mauvaise conduite sexuelle qui, sans cette mesure, auraient dépassé le délai de prescription. L’écrivain E. Jean Carroll, qui a déjà accusé l’ancien président Donald Trump de l’avoir agressée sexuellement, a intenté un procès contre lui la semaine dernière dans le cadre de cette même loi.

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