Faut que je vous raconte

Aïda de Verdi, cet opéra composé à l’occasion de l’inauguration du Canal de Suez

France, Paris, décors pour Aïda de Giuseppe Verdi, Act IV, scène 2, Temple of Vulcain

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14 sept. 2022 à 08:15Temps de lecture7 min
Par Vincent Delbushaye

Il y a la grande Histoire. Il y a la grande Musique. Et parfois, les deux se rencontrent, se racontent et s’inspirent. Vincent Delbushaye vous emmène en Egypte, au Nord-Est de son territoire, encore un peu plus à l’Est que le Delta du Nil, direction le Canel de Suez. Il nous raconte l’histoire un peu particulière du canal de Suez et de son inauguration, en novembre 1869, en évoquant bien entendu l’opéra Aïda, commandé à l’occasion à un Giuseppe Verdi fraîchement retraité.

Il faut que je vous raconte

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Nous sommes donc environ en 1850 av. J.-C, lorsque l’Egypte est dirigée par le pharaon Sésostris III. Il est probable que ce soit ce pharaon qui, le premier, ait eu cette idée de faire creuser un canal depuis la Mer Rouge et jusqu’à la Méditerranée. Pendant près de 2000 ans, passage navigable va être successivement modifié, détruit et reconstruit, pour finir par être totalement détruit au VIIIe siècle par le calife Al-Mansur. Une destruction purement stratégique puisqu’il voulait protéger sa ville de Médine du risque d’attaques venant par la mer.

Le temps passe, les grandes découvertes géographiques aussi et forcément commencent à se dessiner tout un tas de routes commerciales, certaines terrestres, d’autres maritimes, et celles qui mènent vers les Indes nécessitent un gigantesque détour : il faut contourner toute l’Afrique par l’Ouest, passer le Cap de Bonne-Espérance et puis remonter tout l’Océan Indien. Napoléon Bonaparte, qui débarque en Egypte en 1798, relancera le projet du Canal de Suez mais une bête erreur de calcul va tout remettre en question : les géomètres de l’époque avaient en effet estimé qu’il y avait une trop grande dénivellation entre la mer Méditerranée et la mer Rouge. Et que l’entreprise était tout simplement impossible. Le projet du canal de Suez tombe donc à l’eau.

Une nouvelle porte sur l’Orient

C’est vers le milieu du XIXe siècle que tout va changer. A l’époque, l’Egypte fait partie de l’Empire Ottoman, mais cette région entre la Mer Rouge et la Méditerranée est au centre de toutes les convoitises. Et si c’est plutôt l’Angleterre qui semble avoir la mainmise sur les événements, c’est pourtant un Français, le Comte Ferdinand de Lesseps, qui va obtenir, de la part du gouverneur d’Egypte, la concession de la zone du canal pour une durée de 99 ans, ce qui devrait lui laisser le temps "de faire son trou" et de construire un joli canal.

Les Anglais sont furieux, évidemment, eux qui non seulement voulaient contrôler la région, mais qui avaient aussi comme projet une ligne ferroviaire qui suivrait le même tracé. Ils en réfèrent aux plus hautes autorités, qui bloqueront la concession pendant deux ans, mais peu importe : Lesseps décide de passer outre cette interdiction et il commence les travaux, au vu et au su de tous, le 25 avril 1859. On pourrait s’étonner du choix du gouverneur d’Egypte, Saïd Pacha, mais il faut savoir que ce Saïd Pacha est tout imprégné de culture française, il a étudié à Paris et surtout, il entretient depuis toujours une grande amitié avec Ferdinand de Lesseps, qu’il aura connu comme Consul de France à Alexandrie. Lesseps a beaucoup soutenu Saïd Pacha à ses débuts, on peut même dire qu’il a participé à son éducation. Il était donc tout naturel que le Français se voie octroyer la concession de la zone, au nez et à la barbe de l’Empire britannique.

Canal de Suez
Canal de Suez © duncan1890 via Getty Images

A force de creuser, de désensabler et de se battre contre le désert, Ferdinand de Lesseps parviendra, au terme de 10 ans de travaux, à concrétiser, et de manière pérenne, un rêve vieux de plus de 3000 ans : relier la Mer Rouge à la Méditerranée. Il le fera avec un canal long de 162 kilomètres, d’une largeur de 54 mètres et d’une profondeur de 8 mètres. Les proportions ont beaucoup changé aujourd’hui, en regard de l’immense trafic et de la taille des navires qui transitent par le canal. A l’époque, le Canal de Suez est une propriété franco-égyptienne. Majoritairement française, mais avec une quantité non-négligeable d’actions égyptiennes sans compter que la Compagnie du canal maritime de Suez s’engage à reverser 15% de tous les bénéfices générés par le trafic sur le canal. Mais quelques années plus tard, la politique financière catastrophique du khédive, le Vice-Roi d’Egypte, allait priver son pays de tous ses avantages puisque, pour éponger leurs dettes, ils revendront toutes leurs actions… au gouvernement britannique ! Français et Anglais se retrouvent donc pour un temps côte à côte à la gestion de ce canal pour le moins stratégique.

© Getty Images

Verdi à tout prix pour l’inauguration du Canal de Suez

Elle est officiellement prévue pour le 17 novembre 1869. A l’époque, le vice-roi d’Egypte, le successeur de Saïd Pacha, Ismaïl Pacha est tout autant imprégné de culture occidentale que son prédécesseur puisque lui aussi, a grandi et étudié à Paris. Ismaïl Pacha est à l’origine de la construction du théâtre et de l’opéra du Caire. Et en grand admirateur d’Art lyrique, il désire qu’un grand nom de l’opéra vienne lui composer un hymne, juste pour accompagner les festivités d’inauguration de son canal. Plusieurs noms ont été avancés, Wagner et Gounod notamment, mais c’est finalement à Giuseppe Verdi que l’on va s’adresser et qui aura une réponse très claire : non. Non, Verdi ne veut pas composer d’hymne pour cet événement, Verdi ne compose jamais de morceaux de circonstance. Un opéra alors ? Après tout, c’est déjà son Rigoletto qui avait ouvert la toute première saison de l’Opéra du Caire ? Il s’agirait ici de composer quelque chose à la gloire de l’Egypte, et pourquoi pas de placer l’intrigue à l’époque des Pharaons. Et là encore, Verdi aura une réponse très claire : non. Le Khédive Ismaïl Pacha (qui ne devait pas non plus avoir tant que ça l’habitude qu’on lui résiste à ce point-là) va alors tenter un dernier coup de poker, et celui-ci sera payant !

Giuseppe Verdi reçoit donc un matin dans sa petite propriété de Sant’Agata en Italie, un courrier du Khédive Ismaïl Pacha qui, en ultime recours, a décidé de jouer cartes sur table, et ne plus ménager le compositeur : "si vous ne voulez pas le faire, je m’adresserai à d’autres auteurs" écrit-il en substance, non sans lui proposer une dernière fois un salaire mirobolant, un délai de création des plus confortables, et surtout, une ultime histoire à mettre en musique, celle d’un valeureux guerrier égyptien, tombé amoureux d’une esclave éthiopienne et qui, ayant trahi sa patrie par amour, allait être condamné à mort, puis emmuré vivant. Cette histoire, c’est celle de la "Fiancée du Nil", un récit de quatre pages imaginé par Auguste Mariette, qui est, avec Jean-François Champollion, l’un des deux pères fondateurs de l’égyptologie. C’est donc avec la promesse d’un récit très touchant, mais aussi de la collaboration artistique avec un véritable spécialiste de l’Egypte ancienne que Verdi va accepter – enfin - de composer un opéra. Et le livret d’Antonio Ghislanzoni va lui donner son titre définitif : Aïda.

Une première qui se fait attendre

France, Paris, Costume pour Aida

Nous sommes en septembre 1870, il ne reste plus que quelques mois avant la grande première d’Aïda au Caire, prévue au mois de janvier de l’année suivante. Le souci est que les décors et les costumes n’arrivent pas. Auguste Mariette, qui chargé de veiller à la confection historiquement informée de chaque pièce de costume, d’accessoire ou de décor, ne donne pas de nouvelles. Et pour cause : Auguste Mariette et les décors se trouvent à Paris, qui est assiégée par les Prussiens. Nous sommes en effet en pleine guerre franco-prussienne et ça se passe plutôt mal pour les Français. Impossible en tout cas de sortir ou d’entrer dans la ville. Des faits dont Verdi ignore tout. D’autant plus qu’il avait convenu par contrat que si son opéra ne pouvait pas être représenté au Caire à la date prévue, et pour des raisons indépendantes de sa volonté, il avait le droit de le monter ailleurs.

Set design by Antoine Lavastre
Costume sketch for Radames by Auguste Mariette
France, Paris, Costume sketch for the King in Aida by Giuseppe Verdi for the Premiere at Khedivial Opera House in Cairo
France, Paris, Costume sketch for Aida by Giuseppe Verdi for the performance at Paris, Salle Garnier

Il a donc contacté la Scala de Milan (qui l’accueillait à bras ouverts, forcément !) mais quand on est venus lui expliquer que la raison de ce retard, c’était la guerre, il écrira : "J’ignorais que Mariette fut enfermé dans Paris et qu’avec lui fussent enfermés décors et costumes… À peine cette nouvelle fut arrivée à ma connaissance, je me suis empressé d’en prévenir la direction de la Scala afin de suspendre tout préparatif pour le nouvel opéra…". La Scala allait donc devoir attendre. D’autant que le siège de Paris ne sera levé qu’en juin 1871, et que c’est seulement là que les décors d’Aïda pourront prendre la direction de l’Egypte. Avec 2 ans de retard, les trompettes d’Aïda pourront enfin résonner.

Première d'Aïda de Verdi au Caire, en 1871
Première d'Aïda de Verdi au Caire, en 1871 © Fototeca Gilardi / Getty Images

Décidément, les histoires de production d’opéra sont rarement des fleuves aussi longs et tranquilles que le Nil, et celle de l’opéra Aïda aura réservé leur lot de surprises et de coups de théâtre. Avant la première, au Caire, Verdi avait toujours bien quelque chose à faire : réviser sa partition, encore et encore, faire construire des trompettes à l’ancienne, telles qu’on en trouvait dans l’Egypte des pharaons, histoire de coller au plus près à la vérité historique, fut-elle sonore. Verdi s’est aussi replongé dans l’étude du mode de vie des Égyptiens et de leurs pharaons, notamment pour comprendre l’importance et la toute-puissance du clergé à l’époque, et qui tient du coup une place capitale dans cet opéra. Mais quelques années plus tard, alors que la première au Caire est passée depuis longtemps, la "malédiction Aïda" semble ne pas avoir dit son dernier mot. Verdi est à Naples et Verdi attend. Il attend parce que la soprano qui doit endosser le rôle-titre est malade. Mais que fait un compositeur cloîtré dans ses appartements en attendant que son opéra soit joué ? "J’ai écrit un quatuor, écrit-il, pendant mes moments de désœuvrement à Naples. Je l’ai donné un soir chez moi, sans y attacher la moindre importance et sans inviter personne en particulier. Seules les sept ou huit personnes qui viennent souvent me rendre visite étaient présentes. J’ignore s’il est beau ou laid, mais je sais que c’est un quatuor.". Ce qui est sûr, c’est que c’est la seule et unique œuvre de musique de chambre que Verdi écrira jamais…

Inauguration du Canal de Suez, Port Said, 17 novembre 1869.
Inauguration du Canal de Suez, Port Said, 17 novembre 1869. © The Print Collector / Heritage-Images

Même si Aïda n’aura pas accompagné les cérémonies d’inauguration du Canal, puisque l’opéra sera créé deux ans plus tard au Caire, les circonstances de la création du canal et de l’opéra seront intimement liées. A noter que, comme l’avait prédit Verdi, la création au Caire aura été présentée devant un parterre d’officiels, pour la plupart non-égyptiens. Le compositeur ne se déplacera même pas pour la première, préférant se concentrer sur une autre représentation, celle qu’il considérera, lui, comme la vraie première de son opéra, celle qui aura lieu à la Scala de Milan quelques mois plus tard…

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