Airbus veut faire voler les avions de ligne en V comme les oiseaux migrateurs pour épargner du carburant

Des avions qui volent en V comme les oies sauvages. Imiter la nature pour diminuer sa consommation de carburant, c'est l'idée d'Airbus

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07 oct. 2020 à 13:22 - mise à jour 07 oct. 2020 à 13:40Temps de lecture4 min
Par Lucie Dendooven

S’inspirer de la nature pour faire voler nos avions de ligne. Ce n’est pas une idée saugrenue, mais un projet bien réel mis en œuvre par le constructeur aéronautique français Airbus qui n'en est pas à sa première idée pour diminuer ses gaz à effet de serre. En accord avec deux compagnies aériennes, Airbus va expérimenter le vol en V des avions de ligne en s’inspirant du vol des oies sauvages. Selon le constructeur, cela pourrait permettre d’économiser 5 à 10 % de consommation de kérosène.

"Les oiseaux comme les oies sauvages volent en formation en forme de V afin de préserver leur énergie. Il y a une sorte de portance offerte par l’oiseau de tête à ceux qui suivent", a expliqué Jean-Brice Dumont, directeur de l’ingénierie chez Airbus, lors d’une conférence en ligne de l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI). Chaque moteur d’avion produit dans son sillage un vortex contenant un courant d’air ascendant dont pourrait bénéficier un avion suiveur pour réduire la poussée de ses moteurs et donc réduire sa consommation.

Des vols d’essai prévus avec la compagnie SAS Et Frenchbee

L’idée n’est pas neuve, en réalité. En 2016 déjà, un vol d’essai avec un A350 volant trois kilomètres derrière un A380 a "démontré une économie instantanée de plus de 10 % sur la consommation de carburant", a expliqué Jean-Brice Dumont. Reste à prouver la faisabilité opérationnelle de ce projet, baptisé fello’fly.

Airbus a donc signé un accord avec les compagnies aériennes Frenchbee et SAS Scandinavian Airlines, ainsi qu’avec des organismes de trafic aérien (DSNA en France, Nats au Royaume-Uni et Eurocontrol) pour étudier les moyens d’organiser les vols de manière à pouvoir créer ces formations d’avions, annonce l’avionneur européen dans un communiqué.

"En parallèle, Airbus continuera de travailler à des solutions techniques pour assister le pilote afin de s’assurer que l’appareil reste positionné en toute sécurité", a ajouté le directeur de l’ingénierie. Des vols d’essai avec deux A350 doivent avoir lieu tout au long de l’année, précise l’avionneur, qui table sur une entrée en service au milieu de la décennie.

Mais que pensent les pilotes de ligne, premiers concernés par ce nouveau type de conduite aérienne ?

Philippe Couchard est pilote chez TUI. Dubitatif, lorsqu’il a appris l’information, il s’est ensuite fait la réflexion que ce principe était déjà appliqué pour les avions militaires. Il ajoute : "C’est la même méthode que celle des pelotons des courses cyclistes. Pourquoi pas ? C’est le principe de diminuer la traînée aérodynamique en mettant en tête un cycliste qui prend le vent en alternance."

Il imagine très bien des avions à destination du sud de l’Europe réaliser un vol en essaim pendant une partie du voyage et se séparer pour rejoindre leurs différents aéroports ou mieux encore, un vol en essaim pour effectuer une traversée transatlantique. Mais peut-on se permettre des vols en formation alors qu’ils peuvent mettre en jeu la vie de passagers ? Waldo Cerdo, pilote de ligne et ancien commandant de bord, lui, n’y va pas par quatre chemins. Selon lui, "c’est de la 'gesticulation intellectuelle' dans le but de donner une image 'éco-responsable'. Aux delà des défis réglementaires et opérationnels qu’un tel projet suppose, les effets en termes d’émissions de CO2, au niveau global, resteront marginaux, voire insignifiants."

Des barrières sécuritaires, légales et économiques difficiles à franchir

Les deux pilotes s’inquiètent particulièrement des problèmes générés lorsqu’il y a des turbulences. A ce moment-là, difficile de maintenir les distances nécessaires entre les avions. "Dans les nuages, nous explique Waldo Cerdan, c’est comme être dans le brouillard. Imaginez que vous roulez sur l’autoroute à 120 km/H et tout-à-coup, vous tombez sur un brouillard à couper au couteau. Si vous avez un conducteur devant et derrière vous, imaginez le risque de collision. Aujourd’hui, selon les règles en vigueur dans le transport aérien commercial, il est tout simplement interdit pour des raisons de sécurité de voler en formation. Actuellement, les distances à respecter entre les avions sont à la verticale 300 mètres et à l’horizontale entre cinq et dix kilomètres."

Philippe Couchard surenchérit, le vol en formation ne serait possible que si les conditions météorologiques le permettait. Il enchaîne : "On peut décider de se séparer au moment des turbulences. Par ailleurs, il va falloir gérer technologiquement le maintien des distances entre avions mais aussi le contact entre les pilotes."

Pour Jean Collard, expert en aéronautique, les normes de sécurité doivent être entièrement revues si on veut en arriver à ce type de vol. Il faudrait que les compagnies aériennes se mettent d’accord entre elles pour mettre en place une structure légale et technique commune. Il insiste : "Je pense que c’est une idée intéressante mais dans le contexte de crise sanitaire actuelle, les barrières techniques et légales risquent de perdurer pas mal de temps. Par ailleurs, je crains le phénomène de concurrence qui, dans le contexte actuel, devient du chacun pour soi. Les compagnies sont en bout de course au niveau trésorerie et n’ont pas envie de partager des créneaux porteurs avec des compagnies concurrentes. Donc, je crois que ce sera difficile à mettre en place. Actuellement, les compagnies volent à 20% de leur capacité. Ce genre de vol, n’est imaginable que lorsque les compagnies auront retrouvé une structure économique saine. Avec un remplissage de jauge de 80% à 90%."

Airbus en a conscience, il faudra attendre un long moment avant que l’idée Fello’Fly devienne un standard : le constructeur ne prévoit d'ailleurs pas une mise en service avant 2025. Dommage, car 5% à 10% d’économie sur le kérosène, c’est toujours bon à prendre en plaine crise du secteur aéronautique.

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