"Allô, Docteur ?" : la télémédecine appelée à perdurer hors pandémie, mais le cadre légal manque toujours

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31 oct. 2021 à 06:55Temps de lecture5 min
Par Daphné Van Ossel

"Allô, Docteur ?" Cette pandémie qui n’en finit pas, a modifié nombre de nos habitudes, dont notre manière de consulter. La médecine à distance, principalement par téléphone, est devenue beaucoup plus courante.

Le remboursement de ces téléconsultations a même été rendu possible, dare-dare. D’abord, pour tous les médecins mais uniquement pour les consultations téléphoniques destinées à orienter les patients potentiellement affectés par le Covid-19 et à assurer la continuité des soins.

Ensuite, pour d’autres types de prestations de soins à distance, effectuées par des psychiatres, des psychologues, des dentistes, des kinés, ou encore des sages-femmes.

Si la pratique explose, il faut un cadre légal

Mais tout cela n’est jusqu’à présent possible que dans le cadre de la pandémie. "Des discussions sont en cours avec les différents secteurs pour transformer les mesures temporaires liées à la pandémie Covid-19 en une réglementation durable", nous signale l’INAMI.

C’est le cadre que de nombreux médecins appellent de leurs vœux. "A partir du moment où la pratique explose, il faut un cadre légal", déclare Guy Beuken, médecin généraliste et professeur à l’UCLouvain.

Trop lent

Pour certains, cela va beaucoup trop lentement. Le cardiologue Pierre Troisfontaine (CHR de la Citadelle) pratique déjà la télémédecine depuis 2007, dans le cadre de protocoles de recherche. "La mise en place du cadre et du financement prend beaucoup de temps. Ce serait dommage de rater l’opportunité de mieux prendre en charge les patients, d’autant que le nombre de patients chroniques ne fait qu’augmenter et que le nombre de médecins est en diminution. Donc, disposer de techniques qui permettent d’aider à suivre un plus grand nombre de patients, c’est dans l’intérêt de tout le monde."

Ce serait dommage de rater l’opportunité de mieux prendre en charge les patients

Pour Gilbert Bejjani, secrétaire général de l’ABSyM (Association belge des syndicats médicaux), et fervent défenseur de la téléconsultation, il n’y a plus besoin de prouver son utilité : “Elle permet d’économiser du temps, du carbone, d’éviter des déplacements inutiles… Il faut avancer avec son temps !”

Un dérapage financier ?

"La grande peur du gouvernement et de l’INAMI, c’est le dérapage financier : comme c’est plus facile de téléconsulter, ils ont peur des abus, poursuit celui qui est aussi anesthésiste. Pendant la pandémie, on a commencé à rembourser les appels téléphoniques. Il y a eu des excès dans l’usage de la téléphonie. 'Bonjour, oui, oui' et puis, hop, facturation ! Moi, je suis pour la consultation à distance par visioconférence. Avec la vidéo, on a un colloque singulier, on voit le visage, la gestuelle, la qualité de l’entretien est différente. C’est autre chose qu’un coup de fil entre deux portes."


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L’ordre des médecins, quant à lui, invite à la prudence. Il considère que la télémédecine doit être limitée à des situations exceptionnelles comme celle de la pandémie.

Un outil complémentaire

Il y a pourtant une pression du terrain pour pouvoir continuer, assure Paul Demunck, président du Groupement Belge des Omnipraticiens (GBO). "Il y a une volonté d’aller vite, autant du côté du cabinet du ministre que du côté des médecins, mais le but ce n’est pas de remplacer la consultation physique. C’est un outil complémentaire, à utiliser avec les patients que l’on connaît déjà, pour assurer, par exemple, un suivi de traitement."

Du côté de l’INAMI, on se borne à dire que le cadre est en cours d’élaboration, sans (pouvoir ?) préciser quand il sera prêt. Il est vrai qu’il y a beaucoup d’éléments à déterminer. L’INAMI les cite sur son site : le cadre juridique et déontologique, les tarifs, la part à charge du patient, l’accessibilité et le respect de la vie privée des patients…

Téléconsultation, téléexpertise, télésuivi

Il faut aussi déterminer pour quels patients et quels dispensateurs de soins, la télémédecine est utile. Les experts ne manquent donc pas de travail, d’autant que la télémédecine, ce n’est pas seulement la téléconsultation (consultation par téléphone ou par visioconférence), c’est aussi la téléexpertise, ou encore le télésuivi. Différents projets pilotes sont donc en cours pour tester, évaluer ces dispositifs (et, par ailleurs, des traitements à distance, soutenus par une application mobile, sont aussi testés dans le domaine de la kinésithérapie).

Le CHwapi (Centre hospitalier de Wallonie Picarde), participe ainsi depuis mars 2021, à une expérience de télésuivi (ou télémonitoring) de patients Covid-19 à domicile. Les patients en phase descendante du Covid-19 peuvent sortir plus vite de l’hôpital, tout en continuant à bénéficier d’une qualité de suivi hospitalier, grâce au télémonitoring.

"Le patient reçoit un saturomètre, un tensiomètre, et un thermomètre. Il doit prendre tous ces paramètres au minimum deux fois par jour, il les encode dans une application, et nous les suivons à distance", détaille Gauthier Coupé, infirmier coordinateur.

Si un paramètre est hors des seuils normaux, une alarme se met en route chez nous

"Si un paramètre est hors des seuils normaux, poursuit-il, une alarme se met en route chez nous. Sur 30 patients que nous avons suivis, on a eu 3 réadmissions. Ça vaut donc la peine de les suivre, mais par ailleurs c’est intéressant que les patients puissent sortir plus vite : ils sont satisfaits de rentrer chez eux tout en étant suivi, et ça libère des lits."

Capture d’écran montrant les paramètres surveillés par l’équipe de Gauthier Coupé
Capture d’écran montrant les paramètres surveillés par l’équipe de Gauthier Coupé Gauthier Coupé

Accélérer la prise en charge

Le docteur Pierre-Dominique Ghislain, chef du service de dermatologie aux Cliniques universitaires Saint-Luc, teste, lui, la téléexpertise : un médecin de première ligne appelle un confrère dermatologue pour avoir un avis spécialisé sur base d’une photo qu’il a prise du patient. Dans le cadre du projet pilote, le dermatologue est censé répondre au généraliste dans les 48 heures, et une rétribution forfaitaire de 20 euros est prévue.

Cela permet d’accélérer la prise en charge (utile, quand on connaît les délais de rendez-vous chez les spécialistes), et du coup, dans certains cas, de réduire les risques pour les patients.

Il nous manque le toucher

Premières conclusions : "Il nous manque le toucher. Certains généralistes ont l’habitude et décrivent bien, mais ce n’est pas le cas de tous. Et quand il y a un doute, le patient doit donc quand même consulter".

"Par ailleurs, ajoute le docteur Ghislain, on manque d’une vue d’ensemble. Le généraliste pourrait nous envoyer des photos de certaines lésions bénignes, mais passer à côté d’autres lésions plus dangereuses, et on rassurerait alors faussement le patient."

Pour le dermatologue, le dispositif reste pourtant intéressant, mais il faudra donc déterminer dans quelles conditions.

Proximus, Axa et Ethias s’y mettent

Voilà qui donne un aperçu de la complexité de la réflexion, mais pour Gilbert Bejjani, secrétaire général de l’ABSyM, cela ne doit pas empêcher d’avancer : "On y va, et puis on fera le tri. Tout le monde n’utilisera pas la télémédecine de la même manière : le dermato a besoin de toucher, le chirurgien orthopédique peut faire une téléconsultation uniquement pour le suivi postopératoire… Et puis, les projets pilotes, c’est bien, mais il y a déjà plein d’expériences internationales, on n’a pas besoin de réinventer la roue."

D’autres sont aussi pressés de voir advenir un cadre légal pour mieux contrôler certaines initiatives plus mercantiles. Proximus a lancé son application Doktr, Axa assurances et Ethias proposent des téléconsultations à leurs assurés. Les patients peuvent faire appel à n’importe quel médecin inconnu présent sur l’application. "C’est du fast-food, du docteurs shopping", dénonce Paul Demunck, le président du GBO.

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