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Amélie Nothomb et 'Le Livre des Sœurs' : "La fratrie est peut-être l’élément le plus déterminant de ma vie"

Le Mug d’ouverture

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Pas de rentrée sans Amélie Nothomb ! Comme chaque année, elle répond présente. Son 31e roman s’intitule Le Livre des Sœurs, paru aux éditions Albin Michel. Un livre qui parle du lien physique, chimique, presque cosmique entre Tristane et Laetitia, deux soeurs dont les parents sont trop fusionnels entre eux pour les aimer vraiment. Tristane est le personnage central, une enfant surdouée, dont le drame est d’être vue comme une petite fille terne. Rencontre dans Le Mug et dans Matin Première.

Dans ses livres, Amélie Nothomb décrit le plus souvent des enfances qui ne sont pas des enfances martyres, qui ne sont pas des enfances tragiques, mais qui sont néanmoins très dures, "parce que toutes les enfances sont très dures et que se construire est toujours difficile".

Après Premier Sang lors de la rentrée littéraire précédente, elle met ici en concurrence deux histoires d’amour, l’histoire d’amour entre les parents et l’histoire d’amour entre les deux sœurs, comme s’il y avait un match inconscient entre les deux.

Albin Michel

Le couple forteresse

L’auteure s’est inspirée de deux amies qui ont eu des parents forteresses, qui s’aimaient tellement qu’ils ne remarquaient même pas qu’ils avaient des enfants.

"Je pense qu’il s’agit de gens, de couples qui ne se rendent même pas compte de la situation. Ils ont mis des enfants au monde, ils font leur devoir légal, c’est-à-dire qu’ils nourrissent leurs enfants et ils considèrent que c’est bien suffisant. Ce n’est pas si rare. Vous n’imaginez pas le nombre de parents qui n’imaginent même pas qu’ils devraient peut-être aimer leurs enfants."

Elle s’est intéressée à ces destins très curieux de filles, de femmes. Comment se construire dans ce cas ? Ce qui aurait pu les sauver, cela aurait été d’avoir une soeur, dit-elle.

Personnellement, je ne me suis pas trouvée dans la situation d’avoir des parents formant un couple forteresse, mais ce que j’ai, c’est une soeur. […] Sans aucun doute, mon plus grand privilège consiste à être la petite soeur de Juliette Nothomb.

A hauteur d’enfant

Amélie Nothomb ne parle pas à la première personne, mais elle parvient à décrire les pensées et les observations de Tristane, à hauteur d’enfant. A hauteur d’enfant qui réfléchit comme un adulte.

"Je pense que c’est vraiment mon signe distinctif, c’est que je me souviens particulièrement bien de ma toute petite enfance et en particulier de mon acquisition du langage. Donc j’ai l’impression d’en parler en connaissance de cause, parce que je crois que c’est l’événement qui m’a le plus marqué dans ma vie. Cela a consisté à acquérir le langage. Je suis toujours dans cette situation, puisque je continue d’acquérir le langage. On n’a jamais fini de l’acquérir."

L’importance de la fratrie

Cela fait très longtemps qu’Amélie Nothomb avait envie d’aborder le thème des soeurs. Mais comment le faire ?

"Je ne voulais pas parler directement de Juliette et moi, parce que c’est très délicat de raconter une histoire d’amour qui existe toujours, avec une personne qui existe toujours. Je me demandais comment faire pour ne pas aller trop loin. Il m’est venu, heureusement, cette métaphore."

La fratrie est peut-être pour elle l’élément le plus déterminant de la vie. Être une petite soeur a terriblement compté dans sa vie. Elle se définissait en très grande partie par rapport à sa grande soeur.

Nous nous aimions vraiment d’un amour fusionnel. Nous nous aimons toujours d’un amour fusionnel. Je la regardais et tout ce qu’elle faisait me paraissait extraordinaire. Les trois quarts des choses que je suis devenue me viennent de ma soeur. C’est parce que ma soeur écrivait que j’ai commencé à écrire.

"[…] Par ailleurs, ce n’était pas si simple, parce que, comme je la respectais terriblement, je ne voulais en aucun cas marcher sur ses plates-bandes. Par exemple, elle écrivait, donc je n’écrivais pas. Je trouvais qu’écrire était la chose la plus haute que l’on puisse faire, mais c’était sa prérogative. […]
Il a fallu que ma soeur, à l’âge de 16 ans, cesse d’écrire, et qu’elle cesse d’écrire durablement, pour que, tout à coup, je me dise : bon, je pense que ce n’est plus son truc. Peut-être que j’ai le droit de le faire."

L’impact des mots

Tristane entend un jour sa mère dire d’elle qu’elle est une petite fille terne.

"Je crois qu’on a tous vécu ça à notre manière, une phrase dite par une personne importante – les parents sont des gens très importants -, une phrase dite sans même y penser, qui va être vécue comme une malédiction, comme une condamnation par Tristane."

Tristane va le vivre comme une crucifixion et toute sa vie, elle va se voir comme terne, alors qu’elle est vraiment tout le contraire. La parole maternelle va être considérée comme primordiale pendant les vingt années qui suivent. Comment se défaire de ces mots qui font mal ?

Vient un moment où l’on doit se dire : les mots ont le pouvoir qu’on leur donne.

Amélie Nothomb a connu une expérience similaire, qu’elle a vécue elle aussi comme une condamnation, lorsque son père lui a dit, alors qu’elle avait 18 ans : "Tu ressembles à Marguerite Yourcenar âgée." Longtemps, cette phrase l’a crucifiée.

Il lui a fallu 20 ans pour voir les choses autrement, "pour attraper cette phrase autrement", et comprendre qu’il voulait dire qu’elle avait l’air d’une immense femme de lettres. "Et depuis, je revendique cette phrase, bien sûr."

Le bonus

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