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Andenne : le dessinateur de presse Kanar censuré par la commune ?

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23 sept. 2022 à 13:30Temps de lecture3 min
Par Nicolas Lejman

Un dessinateur de presse peut-il tout dire dans un bulletin communal ? Peut-il aller jusqu'à exprimer une opinion personnelle et critiquer une décision politique sous le couvert de la liberté d'expression ? Un pouvoir communal qui publie une revue à destination des citoyens peut-il décider seul de la ligne éditoriale  quitte à faire taire les voix divergentes  ou doit-il au contraire la mettre au service de la démocratie locale et garantir une diversité des points de vue ? Autant de questions qui sont au cœur d'une polémique survenue ces derniers jours à Andenne (Nord-est de la Province de Namur).

Bernard Querton alias Kanar est un dessinateur bien connu du grand public, les lecteurs de la presse belge francophone ont eu l'occasion de croiser ses dessins dans les pages du Soir, de la Libre, de l'Echo, du Vif ou encore du magazine Moustique. Originaire d'Andenne, Kanar collabore également depuis une dizaine d'années avec le bulletin d'information édité par le Collège de la Cité des Ours. Une collaboration qui vire aujourd'hui au désamour, la dernière proposition de l'artiste n'ayant manifestement pas convaincu les responsables communaux. En cause, le dessin que nous reproduisons ici :

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Dans cette bande dessinée en six cases, sur le ton de l'ironie, Kanar critique l'achat d'une statue du Chat de Philippe Geluck pour un montant de 380 000 euros et tourne en dérision les arguments déployés par la commune pour justifier son choix. "On m'a juste dit que le bourgmestre refusait la diffusion de ce dessin, on ne m'a pas dit pourquoi" regrette l'intéressé, "Il y a trahison d'une promesse faite justement par le bourgmestre de respecter la liberté d'expression. En 2017, lors du vernissage d'une exposition de mes dessins, il avait expliqué devant le public qu'il n'y aurait jamais de censure à Andenne. Déjà à l'époque cela m'avait semblé naïf de sa part, mais je l'ai pris au pied de la lettre, j'estimais qu'à partir de ce moment-là, il m'octroyait un droit et qu'il était tout à fait normal que j'en fasse usage. Aujourd'hui, je constate que lorsque ça ne l'arrange plus, il se dédit et trahit sa promesse". 

La réponse du bourgmestre

Claude Eerdekens réfute catégoriquement toute accusation de censure à l'égard de Bernard Querton. Si le dessin a été refusé, c'est parce qu'il serait offensant envers la personne et l'œuvre de Philippe Geluck, assure le bourgmestre andennais : "Nous avons trouvé vraiment désobligeant de voir un artiste comme Kanar tirer à vue sur un autre artiste de renommée internationale, cela nous semblait inadéquat et irrévérencieux. Il n'a pas fait un dessin humoristique mais vexatoire à l'égard de M. Geluck".

Rien à voir, donc, avec le fait que le dessinateur ait osé critiquer une décision politique ? "Pas du tout !" assure Claude Eerdekens tout en continuant à se poser en défenseur de la liberté d'expression, "Il a le droit de critiquer mais s'il veut le faire, il peut le faire à titre personnel. À partir du moment où nous lui ouvrons la possibilité de faire des dessins dans le bulletin communal, ce n'est pas pour qu'on se fasse taper dessus. Il faudrait être maso, ce que nous ne sommes évidemment pas". 

Si, dans d'autres communes wallonnes, les pages du bulletin communal peuvent parfois s'ouvrir aux partis d'opposition ou à des voix contradictoires, il n'en est à rien à Andenne où cette publication reste un outil de communication à l'usage exclusif du pouvoir en place. "C'est un outil d'information officiel et il n'est pas question d'en faire un lieu de polémique" justifie Claude Eeerdekens, "Le débat démocratique peut s'exercer entre partis représentés au Conseil communal, il peut s'exercer aussi dans la presse et les médias. Mais le bulletin communal, lui, doit diffuser des informations pratiques et ne doit pas être un outil de propagande pour des partis politiques, de la majorité comme de l'opposition". 

Kanar rompt sa collaboration

Conscient qu'un bulletin communal fonctionne, par nature, différemment des journaux de presse écrite avec lesquels il collabore par ailleurs, Kanar regrette néanmoins qu'une plus grande liberté de ton n'y soit pas permise : "Je me rends bien compte qu'en caricaturant les hommes politiques, quelque part, je leur donne une certaine tribune, je contribue d'une certaine manière à les rendre sympathiques. En même temps, je trouve que c'est important de temps en temps d'arrêter d'être sympathique et de pouvoir mordre quand on estime qu'il est justifié de donner un coup de dent".

Après de longues années de bonne entente, Bernard Querton a pris la décision, suite à cet incident, de rompre sa collaboration avec le bimestriel communal : "Je me suis toujours dit que j'arrêterais si je ne pouvais pas continuer à travailler dans les conditions nécessaires pour un dessinateur de presse". La Ville d'Andenne, quant à elle, annonce qu'elle ne cherchera pas à le remplacer par un autre dessinateur, vidant ainsi de facto cette publication officielle de tout esprit satirique et d'humour noir.  

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