Le temps d'une histoire

Andrée Geulen, dite " Mademoiselle Andrée " et le sauvetage des enfants juifs

Le musée de l'histoire de la Shoah, à Jérusalem

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16 déc. 2021 à 14:33 - mise à jour 17 déc. 2021 à 07:21Temps de lecture4 min
Par gdec

Cette semaine, Le Temps d’une Histoire vous plonge dans le difficile épisode du sauvetage d’enfants juifs à travers le témoignage de l’une de ses actrices en Belgique : Andrée Geulen, dite " Mademoiselle Andrée ". En reconnaissance de son action, l’institut Yad Vashem, à Jérusalem, l’a reconnue " Juste parmi les Nations " le 2 août 1989. Quelques années plus tard, en 2007, elle recevra honorifiquement la nationalité israélienne.

Andrée Geulen

En Belgique, des " Juste parmi les Nations ", il y en a beaucoup. Des hommes et des femmes qui, au péril de leur liberté, voire de leur vie, ont bravé l’occupant allemand durant la Seconde Guerre mondiale. Andrée est l’une de ces héroïnes de l’ombre.

Le 6 septembre 2021, elle a fêté son 100e anniversaire. Avec Andrée et quelques-unes de ses amies, c’est toute une histoire qui se dessine…

À Bruxelles, courant septembre 1942, Hertz et Yvonne JOSPA, un couple de juifs, nés en Bessarabie, sont au courant du sort des Juifs déportés de Belgique. Avec quelques amis, ils fondent le Comité de défense des juifs (CDJ). Une assistante sociale, juive roumaine, Ida STERNO, y œuvre sous le pseudonyme de " Jeanne ". Elle propose immédiatement à Andrée Geulen d’y entrer. Andrée vient d’avoir 21 ans, elle est enseignante à l’Institut Gatti de Gamond, à Bruxelles, elle est choquée par l’infamie récemment imposée aux Juifs : le port de l’étoile jaune.

Andrée Geulen et son amie Ida Sterno

C’est au sein de la section " enfance " du CDJ qu’Andrée travaillera pendant deux ans. L’une des missions de ses membres : sortir les enfants juifs de chez eux afin de les mettre à l’abri dans des familles ou des institutions belges, tout en maintenant le contact avec eux et, le cas échéant, pourvoir à leur déplacement en cas de risque.

Au CDJ, il y a beaucoup de femmes. Paule RENARD (1915-2009), dite " Solange " a été diplômée Assistante sociale en 1941 et participe dès le début de la guerre à l’aide aux réfugiés. Elle échappe au travail obligatoire en faisant croire qu’elle travaille à l’Œuvre Nationale de l’Enfance (ONE), en réalité, elle est engagée au CDJ comme travailleuse sociale. Elle escortera les enfants vers leur destination. Paule Renard sera proclamée " Juste parmi les Nations " le 16 avril 1997.

Un ingénieux système de protection.

Une page de l'un des carnets du CDJ...

" Pascale ", de son véritable nom Estera HEIBER-FAJERSTEJN, mettra au point un système de carnets, simple et efficace, pour suivre les enfants placés à la trace, tout en les protégeant de fuites éventuelles. Un premier cahier reprenait le nom de chaque enfant et lui attribuait un code de référence. Dans le deuxième, le code signalait sa nouvelle identité. Chaque numéro du troisième carnet faisait référence au lieu où était caché l’enfant. Enfin, le dernier registre mettait en correspondance le numéro de l’enfant avec sa véritable adresse. Grâce à ces carnets, les enfants purent retrouver leurs parents ou leur famille proche à l’issue du conflit.

 

Le système permettra de sauver près de 4000 enfants dont au moins 600 trouveront un lieu d’accueil grâce à une militante de la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) Suzanne MOONS (1901-1946), entrée au CDJ. Le réseau comptera finalement 138 institutions et 700 familles d’accueil. Quant à Suzanne, elle mourra d’épuisement alors qu’elle participait au retour des enfants dans leurs familles ; elle deviendra " Juste parmi les Nations " le 12 janvier 1999.

Évidemment, l’ONE joua un rôle de première importance dans ces sauvetages. Grâce à sa maîtrise en sciences sociales et politiques, Yvonne NÈVEJEAN (1900-1987) avait été engagée à l’Œuvre vers 1928 pour en devenir la directrice générale en 1940. Contactée par le CDJ, elle sera active dans le réseau, ouvrant aux enfants les institutions dépendant de l’ONE. La Gestapo tentera bien d’arrêter son activité, en vain : elle était soutenue par la reine Elisabeth qui sera " Juste parmi les Nations " le 18 mai 1965, tandis qu’Yvonne accèdera à ce titre en 1969.

 

Des châteaux pour les enfants…

De son côté, Madeleine SOREL (1904-1998) sera sous-directrice d’un institut médico-pédagogique dépendant de l’ONE. En 1935, au château de Linden, près de Louvain, elle avait ouvert son home " Beau séjour " pour les enfants en difficulté. En 1942, elle sera approchée par l’ONE et le CDJ pour accueillir des Juifs : 60 enfants de moins de 3 ans séjourneront au château. Lorsqu’en mars 1944, la Werchmacht réquisitionnera la maison, bien que parfaitement conscient de l’origine des enfants qui s’y trouvent, l’officier responsable les laissera évacuer vers le château de Branchon où ils seront sauvés. Madeleine a été proclamée " Juste parmi les Nations " le 11 mai 1994.

 

Un groupe d'enfants sur les marches du château de Faing.

Enfin, c’est en 1942 que Marie TAQUET (1898-1989) devient la directrice du " Home reine Elisabeth ", installé au château de Faing, à Jamoigne-sur-Semois. Près de 90 enfants juifs, de 4 à 16 ans y sont hébergés à la demande d’Yvonne Nèvejean, toujours en collaboration avec le CDJ. Andrée Geulen y amènera plusieurs enfants. Pour que les enfants passent inaperçu, ils assisteront à la messe dominicale à l’église du village, Marie veillant toutefois à ce que l’on ne tente pas de le forcer à se convertir. Tous les soirs, avant qu’ils ne s’endorment, Marie embrassera chaque enfant… Le 23 décembre 1987, Marie, son époux Émile et six instituteurs et institutrices du Home reine Elisabeth recevront le titre de " Juste parmi les Nations ".

" Quiconque sauve une vie sauve l’univers tout entier. " (Mishna, Sanhédrin 4,5). Bien des Belges et d’autres hommes et femmes par le monde, ont contribué à sauver des Juifs au cours de la Shoah. Ils méritent une reconnaissance éternelle pour leurs actes : Andrée et ses amies en font partie.

Gérald Decoster

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