Cinéma

Anima 2022 : “Flee”, une passionnante rencontre entre le cinéma d’animation et le documentaire

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26 févr. 2022 à 15:22Temps de lecture3 min
Par Adrien Corbeel

Présenté en compétition officielle au festival Anima, le documentaire du cinéaste danois Jonas Poher Rasmussen met en image l’indicible et l’invisible.

En théorie, le documentaire et l’animation sont deux formes qui semblent incompatibles. Les raisons de cette divergence sont évidentes : l’une est traditionnellement associée avec les prises de vues réelles, tandis que l’autre est plus souvent caractérisée par l’absence de celles-ci. Mais les deux catégories sont plus poreuses qu’il n’y paraît, comme l’a démontré Ari Folman en 2007 avec "Valse avec Bashir", récit autobiographique et introspectif de la guerre du Liban. Depuis, le documentaire d’animation a fait des émules, comme "L’image manquante" ou "The State against Mandela and the others". Ces films, très différents les uns des autres, ont tous adopté l’animation pour la même raison : parce qu’elle permet de montrer l’invisible, de représenter ce que les images "réelles" ne peuvent pas.

Les raisons qui ont poussé Jonas Poher Rasmussen à faire de "Flee" un documentaire d’animation sont similaires, quoique plus pragmatiques. L’animation protège surtout l’identité des personnes dont il est question. Là où la plupart des documentaires n’ont d’autres choix que de flouter les visages de leurs intervenants ou de les garder hors-champ afin de garantir leur anonymat, "Flee" ne nous prive pas de leurs expressions faciales, de leurs gestes et de leur langage corporel. Il leur donne simplement une forme dessinée, en plus de changer leurs noms. Ainsi, Mossad, le personnage principal, ne s’appelle pas vraiment Mossad, en accord avec ses désirs.

Faire part de son récit n’est pas une tâche aisée pour cet homme né en Afghanistan et qui vit désormais au Danemark. Comme tant d’autres réfugiés, il a dû taire son identité et s’effacer pour survivre. "Même mon compagnon ne le sait pas" explique-t-il face à la caméra. Malgré ses hésitations, ses refus d’aborder certains pans de son passé et sa difficulté à s’exprimer, on sent qu’il est nécessaire, voire vital pour lui de se livrer, de mettre des mots sur les multiples tragédies qui ont marqué son existence. Se confier au cinéaste ressemble à une forme de thérapie, dont le cinéma fait de nous les témoins secondaires.

Son récit émouvant, puissant et singulier nous fait découvrir ce que l’exil a signifié pour lui. Certaines de ses malheurs sont similaires à celles d’autres réfugiés : la nécessité de l’émigration, les abus des passeurs, la menace des contrôles policiers, etc. Mais dans "Flee" il est aussi question de son ennui devant les feuilletons télévisés, seule occupation dans le petit appartement où sa famille reste cloîtrée. Il y a ces images atroces qu’il n’oubliera jamais. Il y a ses mensonges pour ne pas devoir retourner dans un pays qui veut sa mort. Il y a sa sexualité, éveillée à la vue des muscles de Jean-Claude Van Damme. Il y a ces proches loin de ses yeux, mais très près de son cœur qu’il a peur de perdre s’ils venaient à avoir vent de son homosexualité.

Ses soupirs, sa cadence, ses silences, son regard qui se dérobe, ses yeux qui se ferment, ses mains qui s’occupent : tout est filmé, saisi et cadre comme le ferait un documentariste face à son sujet. Le mouvement quelque peu saccadé de l’animation du long-métrage trahit ses limites budgétaires mais ne gêne pas vraiment la vision du film, et ne le rend pas moins réaliste. Du moins en ce qui concerne les scènes d’entretiens. Car si la forme de "Flee" répond à la contrainte de l’anonymat, elle ouvre aussi la voie à certaines libertés artistiques dont Jonas Poher Rasmussen fait un usage inspiré. Le film sort à quelques occasions du style documentaire, notamment pour donner une forme abstraite aux femmes et aux hommes qui ont hanté la jeunesse de Mossad, et l’ont privé de sa liberté.

L’animation permet aussi de laisser éclater au grand jour ses moments de joie. Il faut le voir déambuler au son de Daft Punk dans une boîte de nuit queer, avec tout ce que sa présence dans ce lieu implique. Il faut voir un jeune Mossad courir dans les rues de Kaboul habillé de la robe de sa sœur – une image qui semble impossible aujourd’hui. Elles contrastent avec les quelques images d’archives qui jalonnent le film. Aux reportages télévisés impersonnels, "Flee" la singularité de sa forme mais aussi la singularité du récit de "Mossad". Il n’est pas "un réfugié parmi d’autres" nous intime le documentaire, parce qu’aucun d’entre eux ne l’est.

"Flee" sera projeté le dimanche 27 février à 19h30 au cinéma Flagey et le vendredi 4 mars à 19h au cinéma Palace et à Flagey.

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