Guerre en Ukraine

Anna, Katryna, Uliana… : portraits poignants de ces femmes qui fuient l’Ukraine

Anna, Katryna et Uliana ont toutes trois fui la guerre en Ukraine.

© Ghizlane Kounda

Depuis le début de l’invasion russe, plus d’1,7 million de personnes ont fui l’Ukraine. Parmi elles, de nombreuses femmes et des enfants qui doivent laisser derrière eux un père, un mari ou un frère, les hommes de 18 à 60 ans n’étant plus autorisés à quitter le pays pour le défendre.

Épuisées, mais soulagées. Désorientées, mais très dignes.

Nos envoyés spéciaux Ghizlane Kounda et Arnaud Verniers sont allés à la rencontre de ces femmes qui fuient l’Ukraine en Pologne. Au poste de Medyka, à la frontière entre les deux pays, ils les ont vues arriver par centaines en flux continu, à pieds ou en bus. Les traits tirés, épuisées après s’être lancées sur les routes de l’exil avec seulement quelques sacs, ce qu’il reste de leur vie, souvent avec un bébé dans une poussette. "Épuisées, mais soulagées. Désorientées, mais très dignes", décrit Ghizlane Kounda, journaliste à la rédaction internationale de la RTBF.

Des femmes qui sont ensuite emmenées dans l’un ou l’autre centre d’accueil où elles trouvent de quoi se nourrir, se changer et se reposer un peu avant d’aller ailleurs. Toutes racontent la même histoire : un périple exténuant, dangereux, et la douleur, l’inquiétude, d’avoir laissé leur père ou leur mari.

Le périple de Katryna et sa fille : 7 jours pour rejoindre la Pologne

À quelques mètres du poste frontière de Medyka, nos envoyés spéciaux ont d’abord rencontré Katryna et sa fille dans une petite salle de jeux aménagée sous une tente. La maman se confie sur leur périple : "Je suis arrivée il y a une demi-heure. J’ai mis sept jours pour venir de Kiev, parce que c’est très difficile de conduire jusqu’ici. Donc j’ai marché… Je suis venue seule avec ma fille, mon mari est retourné à Kiev pour garder notre maison, il pense que c’est ce qu’il doit faire. Ça me fait très peur, je suis stressée… Mais c’est la vie et je suis contente d’être ici. Je suis en sécurité et mon enfant est en sécurité", soupire Katryna, soulagée.

Katryna et sa fille ont mis sept jours pour rejoindre la Pologne depuis Kiev
Katryna et sa fille ont mis sept jours pour rejoindre la Pologne depuis Kiev © Ghizlane Kounda

Maintenant, on est en sécurité.

Toutes les deux emmitouflées dans de gros manteaux, bonnets vissés sur la tête, mère et fille profitent d’un petit moment de répit avant un avenir incertain. "Je ne sais pas où on va aller maintenant, j’attends des nouvelles", explique Katryna. "C’est très étrange, c’est une situation difficile pour nous tous… Mais nous avons vu les bombardements de nos yeux, nous avons décidé de fuir parce que c’est important pour notre fille et maintenant on est en sécurité."

Katryna ne sait pas encore où est son mari. Elle attend de ses nouvelles et espère surtout qu’il va bien.

De nombreux enfants ont quitté l’Ukraine avec leurs mères pour fuir la guerre
Quelques bulles pour passer le temps. Les enfants ukrainiens voyagent parfois plusieurs jours pour fuir la guerre dans leur pays.
En Pologne, la solidarité s’organise pour accueillir les femmes et les enfants

Uliana, inquiète pour son père malade

Non loin du poste frontière, dans un centre d’accueil à Przemyśl, nos envoyés spéciaux ont également rencontré Uliana. Elle aussi a fui Kiev avec sa mère et une amie. Mais elle a dû laisser son père derrière elle.

"Ils ont dit que les hommes ne pouvaient pas partir. Seules les femmes et les enfants pouvaient être évacués. Mon père a 62 ans, il a des problèmes de santé et a eu une opération, mais il n’a quand même pas pu partir", regrette Uliana.

"Il est seul", nous confie-t-elle en pleurs. "J’étais encore en contact avec lui, mais il a dit qu’il n’y avait plus d’électricité aujourd’hui à cause des bombardements. Son téléphone n’a plus de batterie, je ne sais pas quand il pourra de nouveau nous contacter. Il a de l’eau, de la nourriture qu’on lui a laissée, bien sûr, mais c’est tout. Malheureusement il n’y a pas d’abri anti-bombes, il peut seulement se réfugier dans des caves."

Uliana est très inquiète pour son père malade qui a dû rester en Ukraine.
Uliana est très inquiète pour son père malade qui a dû rester en Ukraine. © Ghizlane Kounda

Uliana est très inquiète pour son père, mais elle ne pouvait plus rester en Ukraine. "La situation est très grave", explique-t-elle, "dans d’autres villes toutes proches comme Goutchav, il y avait des combats et des explosions partout. Je l’ai entendu, presque tous les jours. C’est pour ça que nous avons fui".

Je ne veux plus parler russe. Je parle ukrainien maintenant.

Uliana a enseigné le russe pendant 12 ans, mais la guerre a provoqué un traumatisme : "Je ne le ferai plus jamais", dit-elle à nouveau très émue, "parce que j’ai honte d’enseigner la langue russe à d’autres. Peut-être plus tard… Mais c’est très compliqué. Je ne veux plus parler russe, je parle ukrainien maintenant".

Uliana devrait poursuivre sa route en Allemagne et essaye de rester positive. "Ce qui se passe est effrayant, vraiment. Mais je crois en mon peuple, ils se battront jusqu’au bout", nous confie-t-elle.

Anna, enceinte de 7 mois, sans son mari

La Pologne est le pays qui accueille le plus grand nombre de réfugiés avec près de 900.000 Ukrainiens jusqu’à maintenant. Beaucoup de Polonais reçoivent des familles ukrainiennes chez eux, comme Marta, qui a proposé de la place dans sa maison sur les réseaux sociaux. C’est ainsi qu’Anna, enceinte de sept mois, a pu trouver refuge avec sa fille de quatre ans, sa sœur et ses trois neveux et nièces.

Tous sont venus de Horodo, non loin de Lviv. Ils ont pris un bus pour traverser la frontière. "C’était long", soupire Anna. "On était choqués de voir tous ces gens, tous ces enfants. Ils étaient nerveux, choqués, certains avaient besoin d’aide, beaucoup pleuraient", ajoute Krystyna, sa nièce.

Un trajet d’autant plus compliqué pour Anna en raison de sa grossesse, elle n’arrive d’ailleurs plus à en parler elle-même pour le moment. Alors Marta, qui l’accueille, prend le relais.

Elle a dû rester debout pendant huit heures

"Leur voyage était très dangereux", explique la Polonaise qui l’accueille. "Ils ont essayé à deux reprises de passer la frontière. Le premier jour était un vendredi, il y avait des bombardements. Sa sœur devait l’accompagner, mais comme elle est infirmière, elle a dû travailler jusqu’au lendemain. Ensuite, ils ont roulé sans arrêt jusqu’ici. Imaginez, une femme enceinte jusqu’au cou en autocar, quand il s’agit de passer la frontière… Il y avait beaucoup de monde dans le bus, elle a dû rester debout pendant huit heures, et dans ce bus bondé, personne ne lui a cédé sa place."

Anna, enceinte de sept mois, a trouvé refuge dans une famille polonaise avec sa fille et ses neveux et nièces.
Anna, enceinte de sept mois, a trouvé refuge dans une famille polonaise avec sa fille et ses neveux et nièces. © Ghizlane Kounda

La sœur d’Anna, infirmière, a dû repartir en Ukraine pour soigner les militaires. Elle a laissé ses enfants avec Anna, dont le moral est au plus bas.

C’est tellement déchirant de quitter toute sa vie.

"Mentalement, elle va très mal", explique Marta. "Nous essayons de l’aider du mieux que nous pouvons, nous la soutenons moralement. J’ai fait en sorte qu’elle rencontre une sage-femme afin qu’elle puisse se confier, afin qu’elle se sente en sécurité. Les trois hôpitaux de la ville sont vraiment bien réputés pour l’aider à accoucher dans de bonnes conditions, mais c’est très dur mentalement. C’est tellement déchirant de quitter toute sa vie, elle avait même préparé une chambre pour cet enfant à venir…"

Marta est polonaise, elle a accueilli Anna, sa fille et ses neveux et nièces.
Marta est polonaise, elle a accueilli Anna, sa fille et ses neveux et nièces. © Ghizlane Kounda

Anna sait que son mari est à Groudek. Il ne se bat pas pour le moment, mais il aide les gens à quitter l’Ukraine. Malgré cette situation chaotique, elle n’imagine pas commencer une nouvelle vie ici et se raccroche à l’espoir. "Nous espérons que cela ira mieux dans deux semaines, nous voulons vraiment revenir en Ukraine", assure-t-elle.

Magdalena et Oxana : dans l’autre direction

À côté de ces nombreuses femmes qui fuient la guerre, il y a aussi celles qui vont en sens inverse, pour aider les soldats ukrainiens. Dans une file d’attente qui s’étend sur des kilomètres avant d’entrer en Ukraine, nos envoyés spéciaux ont rencontré Magdalena et Oxana dans une camionnette pleine à craquer.

"Nous partons en Ukraine", expliquent les deux jeunes femmes, sourire aux lèvres. "Nous avons des affaires pour les soldats comme des chaussures, de la nourriture, des médicaments, des choses comme ça. C’est pour l’armée ukrainienne."

L’une est polonaise, l’autre ukrainienne. Magdalena et Oxana font des allers-retours en Ukraine pour ravitailler les soldats.
L’une est polonaise, l’autre ukrainienne. Magdalena et Oxana font des allers-retours en Ukraine pour ravitailler les soldats. © Ghizlane Kounda

Ça doit être la vingtième fois que nous le faisons.

L’une est Ukrainienne, l’autre Polonaise. Elles ont décidé de partir seules vers le centre du pays. Kharkiv, Kiev, Lviv… Elles n’en sont pas à leur premier trajet. "Je ne sais pas exactement, mais ça doit être la vingtième fois que nous le faisons. On est là depuis le début de la guerre", racontent les deux jeunes femmes. Quant au danger, elles n’y pensent pas pour l’instant : "On ne se sent pas vraiment en danger, pas encore… Mais on verra ce qui arrivera, vous savez… Plus tard…"

Dans cet immense élan de solidarité qui est visible partout à la frontière entre l’Ukraine et la Pologne, on assiste avec Magdalena et Oxana à l’aide "jusqu’au-boutiste". Derrière leur camionnette, elles en ont pris une autre, complètement accidentée, en remorque. Des hommes ukrainiens leur ont demandé de la ramener au pays, remplie de différents appareillages. Il faut dire que s’ils passent la frontière, ils seront obligés de rester sur place. Les deux femmes ont accepté sans hésiter.

Dans les files interminables, Magdalena et Oxana font route vers l’Ukraine.
Magdalena et Oxana ont accepté de tracter une camionnette endommagée.
Magdalena et Oxana ont accepté de tracter une camionnette endommagée.

Ces témoignages forts ne sont que quelques exemples parmi tant d’autres histoires de femmes séparées de leur conjoint ou de leur père. En temps de guerre, on voit bien que cette journée des droits des femmes est indissociable des droits humains.

Dossier de la rédaction

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