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Antonio Salieri, de la lumière de Vienne à l’ombre de Wolfgang Amadeus Mozart

Antonio Salieri par Joseph_Willibrord_Mähler

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04 avr. 2022 à 12:30Temps de lecture9 min
Par Axelle Thiry

Son nom est irrémédiablement lié à celui de Mozart… Et si beaucoup connaissent le nom de Salieri qu’à travers cette légende qui plane autour de sa prétendue relation conflictuelle avec le génie de Salzbourg, Salieri jouissait à son époque d’une très grande renommée. Axelle Thiry vous propose de suivre les pas d’Antonio Salieri.

Antonio Salieri était maître de chapelle à la cour de l’empereur Joseph II. Il s’est hissé à la tête de l’opéra italien du théâtre national de Vienne. Il signe de nombreux opéras, qui l’ont rendu célèbre. On les jouait aux quatre coins de l’Europe. Mais ensuite, Salieri est tombé dans l’oubli. Et quand on pense à lui, c’est inévitablement en rival jaloux de Mozart. Certains prétendent même qu’il l’a assassiné. La thèse d’un empoisonnement est démentie par des spécialistes mais cette réputation douteuse le poursuit.

La postérité l’a placé dans l’ombre de Mozart. Les deux compositeurs étaient actifs à Vienne à la même époque. 

De Venise à Vienne

Antonio Salieri est né en 1750 à Legnano, une petite ville située à la frontière de l’État vénitien et du duché autrichien de Mantoue. On n’a pas beaucoup de détails au sujet de son enfance. On sait qu’il est devenu orphelin de père et de mère. À partir de l’âge de 15 ans, un ami de la famille l’emmène chez lui à Venise. C’est Giovanni Mocenigo. Salieri vit dans un palais vénitien. A cette époque, Venise est la ville de l’art, de la musique, des plaisirs aussi. Le jeune Salieri apprend la musique. Il fait courir ses doigts sur le clavier. Il suit aussi des cours de chant et il est initié au monde de l’opéra par un chanteur, Fernando Pacini. Il admire la voix du jeune Antonio et il fait ses louanges à un compositeur de passage à Venise, Florian Léopold Gassmann. Gassmann apprécie lui aussi les dons de Salieri, tout comme la beauté de sa voix. Il propose de l’emmener à Vienne pour lui apprendre la composition.

Un premier pas à la cour de Jospeh II

Salieri arrive à Vienne le dimanche 15 juin 1766. Il s’en souviendra toute sa vie comme d’un jour de chance. Il confie : "le lendemain de mon arrivée dans la capitale, mon maître, Gassmann, m’a conduit à l’église italienne pour y prier. Au retour, il m’a dit : J’ai confié au seigneur le début de ton éducation musicale. Ta réussite ou ton échec dépendra de toi seul à présent. Moi en tout cas, j’aurai fait mon devoir."

Salieri apprend le violon, la basse continue, le solfège, l’art du contrepoint… Bientôt, il rencontre même l’empereur. Joseph II est très curieux de découvrir le nouvel élève de Gassmann. Il est, lui aussi, admiratif devant la belle voix de Salieri et il demande à Gassmann d’amener son élève tous les jours à la cour.

Antonio Salieri fait déjà partie des musiciens proches de l’empereur. Il rencontre d’autres artistes, comme le célèbre Pietro Metastasio, le poète Métastase, qui signe de nombreux livrets d’opéra. Il fait aussi la connaissance de Gluck. Antonio Salieri tient la partie de clavecin pendant la première représentation de l’Alceste de Christoph Willibald Gluck.

Opéra, genre en plein bouleversement

Salieri commence à composer de petits arrangements et des airs. Il est arrivé à Vienne à une époque où le monde de l’opéra connaît des bouleversements. Les œuvres de Gluck suscitent des controverses. Certains artistes aspirent à une nouvelle esthétique. Ils recherchent plus de simplicité, de vérité et de naturel, en opposition avec les schémas conventionnels de l’opéra.

Salieri assiste à une sorte de révolution dans le domaine de l’opéra. Et un formidable musicien va bientôt séjourner dans la ville. Mozart. Il n’est encore qu’un enfant de 11 ans. Son père, Léopold, l’emmène à l’opéra. Wolfgang y voit probablement Salieri, son aîné de 5 ans. Quant à Salieri, il a certainement entendu parler du petit génie. Peut-être avait-il déjà eu l’occasion de l’entendre au clavier : Léopold ne manquait pas une occasion d’attirer l’attention sur son fils tellement doué. A Vienne, Léopold Mozart propose que Wolfgang compose un opéra. Il est tout à fait sérieux, mais les compositeurs viennois jugent la proposition grotesque vu l’âge de l’enfant. Et pourtant…

 

Salieri commence à composer de petits opéras. Sa première œuvre élaborée est Armide. Dans l’ouverture, il tente de traduire en musique ce qui se passe juste avant le début de l’action. Et il décrit "le débarquement d’Ubaldo sur l’île d’Armida par un épais brouillard ; je cite, les êtres infernaux qui montent la garde au pied de la falaise passent à l’attaque pour tenter de le repousser ; les hurlements horribles et la grande confusion dans laquelle il les met en fuite en leur présentant son bouclier magique ; les efforts et la peine extrêmes grâce auxquels il parvient au sommet de la falaise et sa rapidité à franchir les crêtes pour atteindre une région accueillante et merveilleuse."

L’histoire raconte comment Armide, fille du roi de Damas, use de tous ses charmes pour défendre la ville de Jérusalem assiégée par les croisés. Elle parvient à séduire Renault grâce à ses pouvoirs magiques et elle le transporte sur une île enchantée de la mer morte. Mais elle est victime de son propre stratagème et tombe éperdument amoureuse de son prisonnier. L’opéra commence au moment où un Hidraot part à la recherche de Renault pour le délivrer des chaînes d’Armide, lui rappeler ses devoirs de croisé et le ramener aux portes de Jérusalem. L’ouverture décrit son arrivée sur l’île enchantée. Il résiste aux invitations des nymphes à participer à leurs jeux voluptueux. Il repousse des démons menaçants grâce à son épée magique. Finalement, Renault est délivré et Armide est engloutie avec son île dans les flots déchaînés.

Grande influence sur la vie musicale viennoise

A Vienne, Salieri est parfois confronté à des difficultés et il les résout parfois de façon surprenante. Il arrive qu’on lui demande de jouer sur des instruments qui ne sont plus en état. Il y a par exemple une épinette qui laisse tellement à désirer qu’elle ne tient même pas l’accord le temps de la répétition. L’instrument est dans un état lamentable et le directeur de l’opéra ignore toutes les demandes des musiciens pour le faire réparer. Un jour, Salieri décide de mettre fin à cette insupportable avarice et à cette négligence. On dit qu’il aurait enlevé le couvercle de l’épinette, qu’il aurait placé une chaise devant, qu’il serait monté dessus pour sauter dans l’instrument. Le soir, l’accordeur en découvrant l’état de l’épinette, se serait écrié : "Miséricorde !" avant de tomber à la renverse. La caisse de l’épinette était défoncée. Presque toutes les cordes étaient arrachées. L’accordeur aurait dit : "Un diable a dû sauter dedans."

Antonio Salieri s’essaye à l’opéra buffa à l’italienne avec La fiera di Venezia. Mozart, qui revient à Vienne au cours de l’été 1773, compose des Variations pour clavier sur un thème de cet opéra de son aîné. Par contre, Léopold Mozart est très critique au sujet de la partition de Salieri. Il trouve que la musique est "pleine d’idées vulgaires et redondantes", qu’elle est "démodée". Selon lui, "seuls les finales sont supportables". Il décrit aussi le sujet de la pièce, "comme un enfantillage italien assommant et dénué de bon sens".

Il n’empêche que Salieri a une grande influence sur la vie musicale viennoise. Il est notamment membre fondateur de la société des amis de la musique de Vienne. Il a aussi une activité de pédagogue. Parmi ses élèves figure Franz Schubert.

L’ascension

Salieri devient aussi célèbre à l’étranger. On donne ses opéras à Dresde, à Florence, à Prague, à Copenhague. Il reçoit une proposition d’engagement au théâtre de la cour de Stockholm mais Joseph II s’y oppose. Il insiste pour que Salieri reste à Vienne. Et il accepte.

En 1774, Antonio Salieri a la tristesse de perdre son maître vénéré, Gassmann. Sa santé a décliné suite à un accident en voiture. Ses chevaux se sont emballés. Il a essayé de sauter de la voiture mais il s’est pris dans la chaîne de l’attelage. Une catastrophe…

À cette époque, Salieri rencontre aussi sa future épouse, dans un couvent. Il est chargé de l’éducation musicale d’une jeune fille qui est pensionnaire dans un établissement religieux. Et c’est là qu’il en aperçoit une autre qui lui cause une vive émotion. Il revient régulièrement donner cours à son élève et la mystérieuse jeune fille n’est pas toujours là, ce qui augmente encore l’exaltation de Salieri. Un jour, il la revoit à la messe. En sortant de la cathédrale, Salieri prend un raccourci par une petite rue pour venir à sa rencontre. Il lui demande s’il peut l’accompagner jusqu’au couvent. Un jour, il lui déclare sa flamme. Par bonheur, elle est partagée. Mais quand Salieri fait sa demande en mariage, le tuteur s’y oppose. Il prétend qu’Antonio ne gagne pas assez d’argent. Salieri se rend alors chez l’empereur. Il apprend que le tuteur est en réalité un rival qui convoite la jeune fille. L’empereur décide alors de tripler le salaire de Salieri. Et les noces sont célébrées le 10 octobre 1774.

Salieri est nommé maître de chapelle de l’opéra italien. Comme le théâtre traverse alors des difficultés financières, il se tourne vers la musique instrumentale. Plus tard, Salieri demande l’autorisation de voyager en Italie… Il y arrive au mois d’avril 1778. Parmi les compositeurs italiens célèbres à cette époque, figure Luigi Boccherini.

Voyage en Itale

En Italie, on se prépare à inaugurer le nouvel opéra de Milan. Plus tard, il prendra le nom de Teatro alla Scala. On a commandé un opéra seria à Gluck. Mais il commence à se sentir un peu vieux, et fatigué. Il recommande donc Salieri. Il lui apparaît comme un compositeur de la nouvelle génération qui pourrait reprendre le flambeau. Salieri compose l’Europa riconosciuta, sur un texte de Mattia Verazi.

Le soir de l’inauguration, le public est subjugué par la beauté de l’architecture. Et que de musiciens : il y a là un orchestre de 70 instrumentistes, un claveciniste, 40 choristes, une cinquantaine de danseurs et une centaine de figurants. L’événement est de taille. La musique est très applaudie mais on reproche à Salieri de ne pas assez s’éloigner des sentiers battus. Il séjourne encore à Venise, avant de revenir à Vienne. Salieri continue à recevoir des commandes en provenance d’Italie. Il compose une série de petits opéras-comiques un peu inoffensifs.

A Vienne, on manque de compositeurs d’opéra. On donne de plus en plus d’œuvres françaises. L’empereur demande à Salieri de composer un opéra allemand. Il est bien embarrassé. Écrire un opéra dans une langue étrangère, voilà qui n’est pas facile. L’empereur voudrait un modèle de singspiel. Ce sera Le ramoneur sur un livret assez peu intéressant.

À cette époque Mozart arrive dans la ville. Il était au service du prince Colloredo, l’archevêque de Salzbourg, mais leur différend a atteint son paroxysme et Mozart a eu l’aplomb de donner sa démission. A la fin de l’année 1781, Mozart et Salieri sont pour la première fois en situation de concurrence. On cherche un maître de musique pour la princesse Élisabeth de Wurtemberg. Un poste qui intéresse le jeune Mozart. Mais il n’a pas de fonction officielle à Vienne et vit exclusivement de ses leçons. L’empereur l’admire beaucoup. Il connaît aussi sa réputation de compositeur et de pianiste mais Salieri est déjà à son service et il a 15 ans d’ancienneté dans la vie musicale de la ville. Mozart écrit à son père que l’empereur lui a gâté l’affaire car pour lui "il n’y a que Salieri". Et pourtant c’est Mozart que l’archiduc Maximilien avait proposé à la princesse. Et elle avait répondu que si cela avait dépendu d’elle, elle n’aurait jamais pris d’autre maître que lui.

Découvrez ci-dessous la première émission "Voyages" consacrée à Antonio Salieri

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Programmation musicale de l’émission

Antonio SALIERIPar les larmes dont votre fille. Mojca Erdmann et La Cetra Barockorchester Basel sous la direction d’Andrea Marcon. DG 0028894778979.

Florian Léopold GASSMANNLe premier mouvement du Quatuor en si bémol majeur. Lorenzo Giancarlo et l’ensemble Vox Aurae. Agora 178.

Christoph Willibald GLUCKQue les plus doux transports, un ballet extrait d’Alceste. English Baroque Soloists sous la direction de John Eliot Gardiner. Philips 470293-2.

Wolfgang Amadeus MOZARTLe deuxième mouvement du Concerto en mi bémol K 271. Alfred Brendel et l’Academy of St-Martin-in-the-Fields. Philips.

Antonio SALIERILungi da te. extrait d’Armide. Cecilia Bartoli & l’Orchestra of the Age of Enlightenment sous la direction d’Adam Fischer. DECCA 4751002.

Antonio SALIERILe premier mouvement du Concerto en ut majeur pour pianoforte et orchestre. Andreas Staier & Concerto Köln. Teldec 945692.

Franz SCHUBERTLes Impromptus en ut mineur et la bémol majeur op 90 n°1 et 4. Maria Joao Pires. Erato 88181.

Antonio SALIERILes deux premiers mouvements du Concerto en ut majeur pour flûte, hautbois et orchestre. Aurèle Nicolet, Heinz Holliger et l’Academy of St Martin-in-the-Fields sous la direction de Kenneth Sillito. Philips 4163592.

Luigi BOCCHERINILe dernier mouvement, Fandango, du Quintette en ré majeur. Rolf Lislevand, Nina Corti et le Carmina Quartet. Sony 88697471172.

Antonio SALIERICon mille smanie al core et Son le donne sopraffine extraits de la Scuola de gelosi. L’ensemble Pygmalion sous la direction de Raphaël Pichon. HM 902638.

Wolfgang Amadeus MOZARTLes deux derniers mouvements de la Sonate pour deux pianos K 448. Murray Perahia et Radu Lupu. MK 39511.

Antonio SALIERIExtrait du Tarare (Final) . Les Talens Lyriques et les Chantres du Centre de musique baroque de Versailles sous la direction de Christophe Rousset. Aparte 208.

Production et présentation : Axelle THIRY

Réalisation : Antoine DUWAERTS

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