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Politique

Approvisionnement en gaz : quelles conséquences pourrait avoir la crise ukrainienne ?

Slavyanskaya compressor station of Nord Stream 2 gas pipeline
22 févr. 2022 à 14:04 - mise à jour 22 févr. 2022 à 15:40Temps de lecture6 min
Par Jean-François Noulet, avec R. Crivellaro et M. Sirlereau

Du côté du pétrole, le prix du baril de Brent a réagi à la hausse aux derniers soubresauts dans la crise ukrainienne. Du côté du gaz, des tensions sont-elles à craindre dans les livraisons de gaz russe en Europe ?

40% du gaz importé en Europe vient de Russie. La Belgique, avec 4 à 6% de gaz en provenance de Russie, n’est pas très dépendante à ce marché. Néanmoins, que se passerait-il si l’on venait à manquer de gaz russe ?

Assez peu de gaz russe en Belgique

Entre 4 et 6%, selon les sources, c’est la proportion de gaz russe dans le total des importations de gaz effectuées par la Belgique. Une étude menée par le SPF Economie sur la sécurité d’approvisionnement du pays en gaz naturel dresse un tableau des différents points d’entrée de ce gaz en Belgique. Le gaz venant de Russie, entrant par gazoduc à Eynatten, ne représenterait que 4,1% de tout le gaz importé dans notre pays. A titre de comparaison, près de la moitié du gaz, 48,3%, entre en Belgique de l’autre côté du pays, à Zeebrugge, et provient d’autres horizons.

En fait, comme l’explique Laurent Remy, le porte-parole de Fluxys, la Belgique est une "plaque tournante du réseau gazier en Europe occidentale". Cela signifie que les voies d’entrée du gaz en Belgique sont multiples et que donc, plusieurs alternatives au gaz russe existent. Les connexions sont multiples, avec la Norvège, l’Angleterre, les Pays-Bas, par exemple. S’ajoutent à cela le terminal gazier de Zeebrugge et la liaison avec le terminal de Dunkerke, dans le nord de la France. "Au total, la Belgique a la possibilité d’importer par bateau ou par gazoduc via 18 points d’interconnexion", précise Laurent Remy, de Fluxys, le gestionnaire du réseau gazier belge.

Le terminal gazier de Zeebrugge, avec une capacité de 50 milliards de m3 de gaz par an, soit trois plus que ce dont le marché belge a besoin, environ 17 milliards de m3 par an, selon Fluxys.

Et si le robinet de gaz russe se fermait ?

On le voit, avec quelques pourcents de gaz russe dans la consommation belge de gaz, la dépendance à ce fournisseur est assez faible.

A court terme, selon Fluxys, si le robinet russe devait se fermer, la Belgique aurait la capacité de "prendre des mesures relativement rapides", de par ses multiples connexions et points d’entrée, "dans les deux trois heures qui suivent, sans que cela ait un impact sur le prix", rassure Laurent Remy de Fluxys. Cela, c’est pour le très court terme, histoire de couvrir les besoins immédiats.

Les difficultés pourraient venir des autres pays européens. Certains d’entre eux sont beaucoup plus dépendants au gaz russe. En Europe, 40% du gaz consommé vient de Russie. En Allemagne, par exemple, 66% du gaz importé vient de Russie. Si ces importants acheteurs de gaz russe devaient trouver des alternatives auprès d’autres fournisseurs, cela pèserait sur les marchés. "Même si nous n’importons pas beaucoup de gaz russe, cela pourrait avoir des conséquences au niveau des marchés et de la volatilité que cela peut apporter au niveau des marchés", estime Francesco Contino, professeur, spécialiste des questions énergétiques à l’UCLouvain.

 

Des risques d’augmentations des prix ?

Des tensions sur les prix ne sont donc pas à exclure, même si, de l’avis de plusieurs spécialistes, il est encore trop tôt pour l’affirmer. "Dire que ce qui se passe en Ukraine va d’office créer une augmentation du prix exponentielle et explosive, ce n’est pas encore totalement garanti", estime Francesco Contino, "d’autant plus qu’on est en train de sortir de l’hiver et que, du coup, on pourra bénéficier du redoux et d’une moindre consommation de gaz".

Une réduction des livraisons de gaz russe à l’Europe aurait, pour la CREG, la Commission de régulation de l’électricité et du gaz, des conséquences, parce que la formation des prix du gaz se fait au niveau européen sous la forme de cotation. "Un arrêt des livraisons de gaz russe aurait un impact haussier important sur les prix car le gaz russe représente 40% des importations de gaz dans l’UE", estime Laurent Jacquet, Directeur de la Creg. Ce dernier attire aussi l’attention sur le fait que les quantités de gaz à importer de Russie pourraient être à l’avenir plus importantes, pour compenser la fin programmée des livraisons de gaz venant des Pays-Bas à la Belgique, à la France et l’Allemagne.

Quant au prix du gaz, les prix sur le marché pour livraison dans le courant de l’année 2022 "ont certes augmenté d’environ 10% aujourd’hui par rapport à hier et se montent actuellement à environ 80 euros/MWh pour le month ahead (une livraison le mois prochain)", souligne Laurent Jacquet, "mais on reste loin du pic de 180 euros/MWh atteint le 21 décembre 2021", ajoute-t-il, tout en remarquant que "les tensions actuelles exercent toutefois un effet haussier sur le prix du gaz".

"Pendant toute la guerre froide, les Russes n’ont jamais interrompu les fournitures de gaz. Le ministre de l’Energie en Russie a confirmé qu’il continuerait à respecter ces contrats, mais il y a toujours un doute et c’est ce doute qui fait monter les prix du gaz", explique Xavier Timmermans, expert des marchés de l’énergie chez BNP-Paribas Fortis.

Par contre, rien ne permet d’affirmer, à ce stade, que le robinet de gaz russe se fermera complètement. C’était en tout cas le point de vue défendu il y a quelques jours par Adel El Gammal, expert en géopolitique de l’énergie, professeur à l’école polytechnique de l’ULB et secrétaire général de l’Alliance européenne pour la recherche énergétique. "L’Europe représente 70% des exportations de gaz russe. C’est une manne absolument essentielle et le pays ne peut pas s’en priver à long terme", estimait-il, interrogé par la RTBF. L’expert n’excluait cependant pas que la Russie fournisse moins de gaz et ne réponde pas à la demande d’approvisionnement supplémentaire de l’Europe.

Vers une diversification nécessaire des sources d’approvisionnement en gaz : vers plus de gaz naturel liquéfié ?

Le gaz apparaît aujourd’hui comme une nécessité pour de nombreux pays engagés dans une transition énergétique. L’Europe ne fait pas exception et aura besoin de plus en plus de gaz.

Pour importer du gaz, deux techniques sont utilisées. D’une part, des gazoducs. Le gaz est transporté sous pression dans des canalisations. Fin 2021, à peu près les trois quarts du gaz importé par l’Europe étaient acheminés de cette manière. C’est notamment le cas du gaz russe. Davantage de gaz russe pourrait être acheminé vers l’Europe via le gazoduc Nord Stream II, qui passe par l’Allemagne. Ce gazoduc est actuellement inexploitable en raison de difficultés juridiques en Allemagne.

L’autre technique d’acheminement du gaz se fait par bateau. Ici, le gaz naturel est liquéfié (GNL). Environ un quart du gaz importé par l’Europe l’est par ce biais. Ce mode de transport du gaz est en développement. Il permet de diversifier les sources d’approvisionnement. L’Europe peut ainsi importer du GNL de pays tels que le Qatar, l’Algérie ou les Etats-Unis. D’ailleurs, on a noté ces dernières années une augmentation importante du GNL importé des Etats-Unis.

Récemment, l’Europe a pris des contacts diplomatiques avec d’autres pays pour disposer de quantités plus importantes de gaz naturel liquéfié (GNL). C’est ainsi que le Japon a dernièrement accepté de livrer une partie de son GNL à l’Europe.

Cela dit, s’il sera utile pour l’Europe de diversifier ses sources d’approvisionnement en gaz en recourant aux importations de GNL, cela ne sera pas forcément simple car c’est un produit de plus en plus demandé. Selon Shell, la demande mondiale en GNL devrait passer de 300 millions de tonnes en 2020 à 700 millions de tonnes en 2040. Pour le moment, ce sont surtout les pays asiatiques qui se profilent comme de gros consommateurs de GNL, notamment l’Inde et la Chine. Shell s’attend à ce que la demande en GNL augmente de 100% à 200% dans les pays asiatiques, là où l’Europe n’augmenterait ses importations de gaz naturel liquéfié "que" de 7%. Cette concurrence mondiale sur le marché du GNL risque de freiner l’ambition européenne de dépendre moins du gaz russe.

A court et moyen terme, en cas de prolongation de la crise entre la Russie et l’Ukraine, les prix du gaz naturel liquéfié pourraient aussi grimper. Et donc, la Belgique qui consomme moins de gaz russe mais plus de GNL ne serait pas épargnée. "Parce que nous utilisons beaucoup de gaz liquéfié, mais on le paye au tarif international. Or le tarif du gaz liquéfié est dépendant du prix du gaz russe", ajoute Xavier Timmermans, de BNP-Paribas Fortis en n’oubliant pas non plus de préciser que les variations des prix sur les marchés du gaz se répercutent par effet de contagion sur ceux du baril de pétrole brut. Ce n’est donc pas un hasard si ce mercredi, les marchés ont anticipé une nouvelle hausse des prix des produits pétroliers en faisant grimper le prix du baril de Brent, le pétrole de la mer du Nord, à près de 100 dollars.

Sur le même sujet : JT 03/02/2022

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