Après avoir frôlé la catastrophe, elles renaissent : récits de l’alcoolisme au féminin

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29 janv. 2021 à 14:53Temps de lecture8 min
Par Lavinia Rotili

Alors que le dry january (comprenez : janvier sans alcool) touche à sa fin, deux livres sortaient début 2021 pour raconter l’expérience de deux femmes qui ont su surmonter leur addiction à l’alcool. Mais l’alcoolisme a-t-il une déclinaison "masculine" et une autre "féminine"? Deux anciennes alcooliques ont accepté de témoigner. Leur réponse est nuancée.

Elles ont respectivement 68 et 70 ans. On ne vous révélera pas leur nom : l’anonymat, chez les Alcooliques Anonymes, est plus qu’une habitude ou un souhait. C’est une étape du sevrage. "C’est l’anonymat qui aide, au début", nous explique la plus âgée de nos témoins. "Arrêter de boire passe par un acte d’humilité : reconnaître qu’on est incapable de nous en sortir seules. Notre humilité s’exerce aussi par l’anonymat, par une baisse de l’ego", explique l’autre.

Aujourd’hui, elles ont toutes les deux arrêté de boire, depuis respectivement 13 et 25 ans. Leur liaison avec la boisson a commencé de manière différente.

Cette ancienne comptable de 68 ans avait vécu dans une famille où l’alcool était bien présent. Elle n’est d’ailleurs pas la seule à sombrer dans l’alcoolisme : son frère en décède à l’âge de 38 ans. "J’en ai énormément souffert et pourtant, cela ne m’a pas servi d’avertissement", se souvient-elle. Pour elle et son mari, l’alcool fait partie du quotidien. "On avait l’habitude de boire avec mon mari : une bouteille, puis deux. Ma consommation d’alcool était cyclique : je ne buvais pas tous les jours, je pouvais arrêter pendant des mois ou un an. Pourtant, après avoir commencé, je n’étais plus capable de m’arrêter. Avec du recul, je me rends compte que c’était déjà un signe d’alcoolisme. J’ai bu de cette façon pendant presque 20 ans".


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Avec un mari qui voyageait beaucoup pour le travail et ses deux filles en kot, elle commence à boire pour compenser la solitude. "Puis, un jour, je découvre que mon mari m’a trompée. L’alcool est devenu alors un médicament : j’attendais l’heure de l’apéritif avec impatience parce là, j’oublierais enfin ma souffrance".

Elle ne boit que le soir et dans un premier temps, la situation est sous contrôle : "Mes prises de sang étaient bonnes : on ne voyait pas que ma consommation était excessive". Après le décès de sa maman, la situation dégringole vite. "Je n’ai pas su gérer sa perte et ma consommation a explosé. Je me suis retrouvée trois ou quatre fois à l’hôpital parce que je tombais et je perdais l’équilibre."

L’alcool du soir, en cachette, pour se réconforter, est une habitude que nos deux témoins ont connu. "Je ne buvais pas pendant la journée, je buvais le soir", affirme la septuagénaire. "Pourtant, dans ma famille, malgré les stéréotypes sur les Belges qui vivaient au Congo, l'alcool était absent", se souvient-elle. Ce n'est qu'à ses vingt ans qu'elle rencontre l'alcool. "J'ai rencontré mon mari aux études. Moi, je ne connaissais pas l’alcool. Lui, par contre, buvait".


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"Au bout d'un moment, je me rends compte qu'il est alcoolique". Après la naissance du deuxième enfant, la situation devient insoutenable et elle décide de le quitter. "Je nourrissais l’espoir de refaire ma vie".

L’espoir est vite sapé par la réalité. Mère célibataire, elle élève seule deux petits garçons, travaille et compose avec un ex-mari absent en termes de contribution financière. Elle souffre de la solitude.

Ce soir-là, elle trouve une bouteille dans le frigo. Elle boit un verre. Ce fut le premier d’une longue série. "Le lendemain j’en ai repris un, puis le porto était cher et je suis passée au vin rouge. Je ne buvais pas pendant la journée, mais j’ai commencé à boire une bouteille chaque soir. C’est devenu une habitude, presque à mon insu. Puis, j’ai commencé à boire un peu plus, un verre de vin à midi".

Un alcoolisme davantage "caché" chez les femmes

La consommation d’alcool chez les deux femmes désormais est élevée, problématique. Admettre l’addiction paraît impossible, au début. S’agit-il pour autant d’une caractéristique uniquement féminine ? La réponse est nuancée.

"Par le passé, on parlait d’alcoolisme féminin. Désormais, on ne fait plus la distinction ni sur le plan de la recherche ni sur le plan du traitement", précise le professeur de psychologie Pierre Maurage (UCLouvain).

Pourtant, même s’il est impossible de généraliser, l’alcoolisme chez les femmes a ses propres caractéristiques "Reconnaître une consommation excessive et pathologique était plus difficile chez les femmes, à la fois d’un point de vue historique et sociétal, puisque dans l’inconscient collectif, celui qui peut boire jusqu’à l’excès est l’homme. Il est plus difficile de voir qu’une femme se reconnaisse comme alcoolique". Par le passé, l’alcoolisme chez les hommes était plus lié à la vie mondaine, là où l’alcoolisme féminin était plus solitaire. Si cette frontière entre les deux n’est plus si nette, le professeur reconnaît que certaines classifications montrent que l’alcoolisme chez les hommes est lié davantage à une dimension sociale, à l’impulsivité. "Chez les femmes, il existe cette idée que la consommation excessive est plus progressive et en lien avec d’autres pathologies, telles que des troubles anxieux ou dépressifs, où l’alcool devient un moyen de contrer la dépression et la solitude".


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Aux Alcooliques Anonymes, on confirme. "En termes d’alcoolisme, je pense que les choses ont bien changé. Aujourd’hui, la femme est devenue l’égal de l’homme même sur ce plan-là", affirme l’administrateur des AA. "De nos jours, il est socialement acceptable et accepté qu’une femme boive autant qu’un homme. Chez les femmes, il y a une certaine honte liée à l’alcoolisme chez les femmes, qui est peut-être en train de s’estomper".

Sur le terrain, les femmes constituent 40% des "ami.e.s" qui fréquentent les réunions des AA. "J’ai l’impression que le mécanisme qui pousse à boire se met en place plus vite chez les femmes", note l’administrateur des AA. "Pour moi, personnellement, il m’a fallu des années de consommation avant de devenir alcoolique. Ma consommation était plus 'mondaine' et 'sociale'. Ce n’est qu’après 15 ans que j’ai basculé. Selon ce que j’ai pu constater aux AA, les femmes basculent plus vite, parfois en deux ou trois ans", remarque-t-il.

Une différence toutefois persiste. Elle se situe sur le plan physique. "La même quantité d’alcool consommée aurait plus d’effet sur une femme que sur un homme. Maintenant, il faut savoir qu’un homme dépendant de l’alcool consomme en général plus qu’une femme dépendante", nuance Pierre Maurage.

L’alcoolisme chez les femmes, une question "d’image"

Les anciennes alcooliques confirment. "Mon mari buvait beaucoup plus que moi, il tremblait le matin. Pourtant, il a su arrêter sans les AA et aujourd’hui, il arrive à consommer seulement un verre de vin au resto. Après une bouteille et demie, moi j’étais à l’hôpital. Lui consommait entre trois et quatre litres par jour et était pourtant plus cohérent que moi", note cette ancienne alcoolique de 68 ans.

Et puis, il y avait le regard extérieur. Pour les deux anciennes alcooliques, la société évolue, mais l’image d’une femme alcoolique est traditionnellement considérée comme dégradante et laide, tandis qu'un homme qui boit est accepté.

Elles dissimulait en public leur addiction. L’une ne buvait aux barbecues des voisins, l’autre s’abstenait lors des fêtes au boulot. "J’avais tellement honte qu’aux fêtes au boulot je ne buvais pas. Ils avaient compris à un moment donné que j’avais des soucis, mais je crois qu’ils n’ont jamais suspecté que c’était de l’alcoolisme. Si j’avais été un homme, sans doute que j’aurais été boire un verre au bistrot à midi", raconte la septuagénaire.


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Alors que leur addiction les envoûte dans la solitude domestique, c’est justement dans le foyer qu’elles trouvent finalement le déclic pour arrêter.

"Ma plus jeune fille, qui a été fort affectée par mon alcoolisme, s’est mise en ménage et a eu un bébé. Un jour, j’étais censée garder son enfant. La veille, j’ai pris une cuite magistrale et je l’ai prévenue que je ne saurai m’occuper de son petit-fils. Elle m’a répondu que je ne verrai pas mes petits-enfants. C’était le déclic." Pour la septuagénaire, c’est son fils qui la fait basculer. "L’alcool me rendait agressive et très émotive, ce qui n’était pas dans ma nature. Un jour, je me suis fâchée sur mon aîné pour une bêtise. Alors, lui, sans un seul mot a pris la bouteille de vin et me l’a montrée. C’était l’élément déclencheur. J’ai compris que j’avais une addiction".

Une sobriété atteinte grâce aux Alcooliques Anonymes

Leur voie sur le chemin de la sobriété ne fut toutefois pas la même. Pour notre première intervenante, de 68 ans, l’arrêt a été immédiat et sans rechute. "Au début, je me suis rendue aux AA plus pour montrer à ma fille que je me soignais. Pendant une des réunions, on m’a expliqué que ma consommation d’alcool était cyclique. Alors que je me demandais si j’étais alcoolique, j’ai compris où j’en étais. Et en regardant toutes ces personnes qui avaient pu s’en sortir, j’ai cru que j’allais y arriver. J’y ai tellement cru que j’ai réussi. C’est par après que j’ai su qu’en réalité, cela ne marchait pas pour tout le monde", se souvient-elle. Depuis, elle n’a plus rechuté.


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Aujourd’hui, à 68 ans, elle comprend mieux. "Quand je me suis rendue aux AA, j’étais effondrée, j’avais la honte, j’avais perdu tout espoir de m’en sortir. A un moment, j’ai cru que la seule solution pour m’en sortir c’était de me suicider. Après mon arrêt, je n’ai plus eu envie de rechuter, mais cela n’a pas été facile. Pendant un an, je manquais de repères, j’étais pleine de culpabilité. Physiquement, je ne ressentais pas de tremblements ou des délires, mais j’étais détruite", se souvient-elle.

Pour la septuagénaire, le parcours a été plus tortueux. "Quand mon fils m’a montré la bouteille, j’ai compris. Son geste a été très respectueux. Il m’a montré d’où venait le problème sans mettre des mots", se souvient-elle. "Alors, j’ai essayé d’arrêter toute seule, mais ça n’a pas marché. Un dimanche, j’ai vu dans le journal l’annonce des AA. J’ai téléphoné à la permanence et j’ai parlé pendant une heure. On m’a signalé qu'une réunion dans ma commune s'organisait le lendemain et qu’il y aurait sans doute une solution pour moi". Ces mots d’espoirs la réconfortent et l’encouragent. Depuis, elle n’a plus touché à l’alcool. C’était il y a 25 ans.

Les trois premières semaines d’arrêt ont été les plus dures. "Au début, j’avais des angoisses terribles, un sentiment de pression sur la poitrine, une tristesse énorme. Je n’arrivais plus à dormir et pourtant je savais que je ne devais pas replonger."

Elle se rend compte aussi que l’alcool l’avait véritablement changée. "J’avais l’impression d’avoir continué à être lucide, mais en fait, je ne l’étais plus. J’étais distraite, incapable de me concentrer, j’oubliais les choses. Je n’ai pas été présente pour mes enfants, qui étaient adolescents à l’époque et je l’ai profondément regretté. Quand je me suis reconstruite, je leur ai demandé pardon et aujourd’hui, on a une relation merveilleuse", explique-t-elle.

"Mon ex-mari est décédé jeune à cause de l’alcool. Si je n’avais pas arrêté, peut-être aujourd’hui je ne serais plus là. Ou j'aurais perdu mon boulot, je n'aurais pas pu m’occuper de mes petits-enfants".

Pour les deux femmes, l’arrêt de l’alcool est une libération: le retour à la vie sociale, fin de l’isolement par rapport à la famille, une conscience de soi retrouvée. "Je suis passée tellement près d’une énorme catastrophe, que l’arrêt de l’alcool a changé toute ma conception de la vie", raconte la septuagénaire. "Renaître est le mot juste. J’ai pu retrouver mes valeurs et les poursuivre. Cela a été une bénédiction et j’en suis très reconnaissante aux AA".

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