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"Après un an de binge drinking, le cerveau est durablement moins efficace"

Le binge drinking est connu dans le milieu étudiant et plus globalement les jeunes, mais le phénomène touche aussi d'autres tranches d'âge.

© Kimpton_house (Pixabay)

21 août 2021 à 16:00Temps de lecture5 min
Par La Première RTBF

Le "Binge Drinking", qui consiste à boire énormément d’alcool dans un laps de temps très court, se pratique dès l’adolescence et n’est pas sans conséquences. Les fonctions cognitives et le fonctionnement cérébral sont fortement impactés par cette pratique. Pierre Maurage, docteur en Sciences Psychologiques et co-auteur du livre "Le binge drinking chez les jeunes" et Martin De Duve, directeur d’Univers Santé, nous parlent de ce phénomène de société.

Le binge drinking, que l’on pourrait traduire "biture express", est une façon de consommer de l’alcool de manière intense, mais épisodiquement. Les binge drinkers ne boivent pas tous les jours mais lorsqu’ils le font, ils boivent en quantité massive. Généralement, le phénomène touche les adolescents, les étudiants et les jeunes adultes. Néanmoins, la pratique va au-delà des étudiants : beaucoup de personnes plus âgées expérimentent la consommation d’alcool de façon excessive lors de soirées d’été un peu trop arrosées autour du barbecue par exemple, et cela s’apparente à du binge drinking.

 

Le fait de s’alcooliser de façon très rapide est-il un phénomène récent ?

Pour Martin De Duve, directeur d’Univers Santé, "cette pratique n’est pas récente". Le terme de binge drinking est effectivement récent, mais la pratique en soi existe depuis bien plus longtemps selon les sources historiques à notre disposition. Déjà au Moyen-Âge, un recteur d’université se plaint dans un écrit du retour bruyant des étudiants. On a aussi des traces de consommation d’alcool relativement massive dans un site archéologique situé au sud de la Turquie datant d’il y a 12.000 ans : ce site témoigne des traces de première sédentarisation de l’homme, et on y trouve des traces qui poussent à croire qu’il s’agit d’un lieu festif, où l’on mangeait de la viande et où l’on buvait des boissons fermentées.

"Ce qui change, c’est qu’on s’intéresse aujourd’hui à la problématique dans des études plus poussées, qui cherchent à comprendre l’impact de long terme que la pratique du binge drinking peut avoir sur les personnes qui s’y adonnent", explique Martin De Duve. "Avant, on s’intéressait surtout aux effets court terme, c’est-à-dire l’impact immédiat de l’alcool au moment T. Les effets de mode font qu’il y a 20 ans par exemple, on s’intéressait surtout à la consommation du cannabis, alors que l’alcool restait le produit le plus consommé par les jeunes. Enfin, on voit surtout que les études tendent à montrer que les jeunes espacent leur consommation mais boivent en plus grande quantité lorsqu’ils consomment. Au final, la consommation globale d’alcool reste la même mais c’est la façon de le consommer qui évolue."

Boit-on vraiment de plus en plus tôt ou est-ce une idée reçue ?

"Les études des années 1990-2000 démontraient que la consommation d’alcool arrivait de plus en plus tôt, ainsi que les premières ivresses", avance Pierre Maurage, docteur en sciences psychologiques. "Dans les faits cependant, ce qui s’est surtout manifesté à cette époque et qui continue de prendre de l’ampleur, c’est le mode de consommation : les personnes concernées ne boivent pas forcément tous les jours mais lorsqu’elles consomment de l’alcool, elles en consomment de façon excessive. Ce qui a d’ailleurs été démontré, c’est que les conséquences de cette consommation excessive sont d’autant plus massives."

"Sur le plan sociétal, il y a beaucoup à faire dans le marketing autour de l’alcool"

L’un des soucis pointés par Martin De Duve est que l’alcool est notre référence culturelle par excellence. On en trouve partout, tout le temps, à toutes les heures du jour et de la nuit, à tous les prix, et sous toutes sortes de formes. Le marketing autour de l’alcool est très léché et très ciblé : une telle boisson vise les femmes, une autre les hommes, une autre les jeunes et une autre encore les plus âgés. "Dans le discours populaire, il est de bon ton de dire que boire un petit coup, c’est agréable – ce qui au fond, est le cas – mais il y a une hypervalorisation du produit malgré tout", note le directeur d’Univers Santé. "Par ailleurs, les jeunes sont souvent cités comme mauvais exemple lorsqu’on parle de consommation d’alcool, mais si l’on y réfléchit bien, ce sont des adultes qui mettent en place des pratiques marketing douteuses ou une législation inadaptée. Sur le plan sociétal, il y a donc beaucoup à faire."

Les étudiants aussi font de la prévention autour du binge drinking

Thomas Denis est étudiant et est donc régulièrement confronté à la problématique de la consommation excessive d’alcool. Il a souhaité mettre en place des ateliers de réflexion autour de cette pratique. "Ce sont les formations données par Martin De Duve en début d’année qui m’ont fait réfléchir à la problématique", raconte l’étudiant. "Quand on est dans un cercle, on est invité en début d’année à participer à des formations de prévention. Comme nous sommes les premières personnes de contact avec le milieu estudiantin et les personnes qui fréquentent les cercles ou régionales, on nous sensibilise un peu à la consommation d’alcool pour qu’on puisse relayer ces messages. Et d’année en année, mon intérêt pour la question a grandi, et j’ai participé de façon beaucoup plus active à la campagne " Guindaille 2.0 ".

La guindaille a-t-elle changé par rapport à il y a 15-20 ans, quand on mettait en avant le roi ou la reine des bleus ? "Je suis arrivé en 2014 et à l’époque par exemple, on n’avait pas le réflexe d’aller demander de l’eau pour varier entre consommation d’alcool et réhydratation. Aujourd’hui, à mon niveau c’est le cas, et j’ai l’impression que ça rentre de plus en plus dans l’esprit collectif des étudiants ".

Pourquoi veut-on absolument participer à ces "beuveries" quand on est étudiant ?

Pour Pierre Maurage, le contexte culturel n’y est pas pour rien : la société actuelle survalorise l’alcool, a fortiori dans le milieu étudiant. La consommation excessive a toujours été présente dans ce milieu, en est pour preuve le roi des bleus. En tant que jeune, on arrive donc dans un nouveau milieu qui nous explique que la norme, c’est de boire énormément. Par définition, en tant qu’être humain et social, s’intégrer dans un milieu c’est aussi accepter cette norme et boire plus qu’on le voudrait ou qu’on ne l’aurait fait instinctivement. On développe donc des motivations de consommation qui sont liées à l’intégration dans un milieu : on boit pour être avec ses amis ou pour éviter d’être rejeté.

Quelles sont les conséquences à long terme du binge drinking ?

On a longtemps cru que le binge drinking n’avait que des conséquences à court terme, en d’autres termes, on finit saoul à cause d’une consommation excessive d’alcool. Ce qu’a montré la recherche, c’est qu’il y aussi des conséquences à moyen terme, c’est-à-dire plusieurs années après le début des habitudes. Notamment sur le cerveau, qui souffre de cette consommation excessive d’alcool, en particulier parce qu’on alterne entre consommation très importante et moment de sevrage, où le cerveau est en "manque d’alcool".

"Ces consommations intenses sont neurotoxiques parce qu’elles attaquent les cellules nerveuses", prévient Pierre Maurage. "Quand on est adolescent et jusqu’au début de l’âge adulte (soit 25 ans environ), le cerveau se modifie, se réorganise, et mettre ce cerveau en contact avec de l’alcool a des effets particulièrement importants. D’abord des effets fonctionnels : le cerveau fonctionne moins bien et moins rapidement pendant plusieurs semaines voire plusieurs mois, et pas seulement les soirs où l’on boit car les effets persistent. Après un an de binge drinking, le cerveau est donc durablement moins efficace. Tout le monde a besoin d’un cerveau qui fonctionne, et les étudiants encore plus car ils ont besoin d’en tirer le maximum des capacités (mémoire, attention,…). La vie quotidienne et académique est donc perturbée si l’on binge drink pendant longtemps."

Peut-on guérir des conséquences du binge drinking ?

Oui, il y a une réversibilité possible des conséquences liées au binge drinking, contrairement à l’alcoolisme où les lésions cérébrales sont irréversibles, ou presque. Dans le binge drinking, le cerveau fonctionne certes moins bien mais il n’y a pas de lésions cérébrales en tant que tel : si on arrête ou réduit fortement la consommation d’alcool, on va progressivement retourner à la normale, même si cela peut prendre beaucoup de temps, entre plusieurs mois et plusieurs années. "Rien n’est donc perdu mais le changement de comportement doit arriver le plus vite possible", prévient Pierre Maurage.

Ecoutez la suite de la séquence consacrée au binge drinking dans Tendances Première…

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