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Arrêtez tout ! Voici comment les NFT bouleversent la musique

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20 oct. 2022 à 10:56Temps de lecture7 min
Par Michi-Hiro Tamaï

Après Universal, Warner plonge dans les NFT. L’implication, sans précédent, de ces mastodontes confirme un bouleversement en cours de l’industrie musicale. Petit tour des initiatives de blockchain concrètes les plus marquantes du moment, aux côtés de Gérôme Vanherf (Wallifornia MusicTech) et Jacques Urbanska (Transcultures.be).

De la spéculation pure animée par de la cupidité crasse. Des arnaques outrancières à la pelle. Un bilan carbone questionable. Et une valeur artistique très discutable. Malgré une odeur de soufre, les 1,53 milliard d’euros de transactions amassées depuis plus d’un an par les NFT du Bored Ape Yacht Club fascinent. Mais depuis la santé vacillante de ces derniers, la planète blockchain se demande quelle sera la prochaine star succédant à ces certificats d’authenticité liés à des illustrations Jpeg. Piste envisagée ? L’industrie musicale serait la next big thing. Le raisonnement tient la route. D’autant que les grosses majors entrent dans la danse. Après Universal Music en mai dernier et en attendant un mouvement de Sony Music dans ce sens, Warner Music Group se liait, il y a un mois, à OpenSea, un marketplace majeur de NFT. Avec à la clef, des jours meilleurs pour les artistes fauchés ?

© Jakub Porzycki/NurPhoto via Getty Images

"Ces gros labels n’ont tout simplement pas le choix ! S’ils ne s’impliquent pas dans la blockchain, leurs artistes n’auront plus besoin d’eux. Car les NFT sont des outils qui permettront à terme de se passer d’intermédiaires. Des gros acteurs comme Warner s’y positionnent donc pour ne pas perdre la main." analyse Gérôme Vanherf, en charge de Wallifornia MusicTech, hub liégeois d’innovations entre tech, musique et e-sport. Universal Music Group et Warner Music Group veulent en fait aider leurs artistes à prospérer, respectivement sur les marketplace NFT de LimeWire et OpenSea. Aide au drop, storytelling personnalisé, pages customisées, support adéquat… " Leur démarche reste légitime." poursuit ce dernier. "L’industrie musicale est en effet complexe et il ne faut pas perdre de vue que la plupart des artistes ont parfois du mal à s'y retrouver. Ces derniers ont donc réellement besoin d’être accompagnés dans cette jungle des NFT.".

Attention, cette saucisse est peut-être contaminée par un NFT !
Attention, cette saucisse est peut-être contaminée par un NFT ! © Charles Deluvio

Constamment partagée entre plusieurs utilisateurs, la blockchain crépite, pour rappel, comme un registre de transactions cryptographié et décentralisé ayant notamment accouché des cryptomonnaies. Les certificats d’authenticité des Non Fungible Token (NFT) reposent également sur cette technologie fondatrice du Web3. La plupart des NFT actuels pointent vers des Jpeg (CryptoKitties, CryptoPunks,…). Mais à l’image d’un titre de propriété notarié ou d’un document attestant de la plus longue saucisse du monde au Guinness Book, ils peuvent être reliés à tout et n’importe quoi. Y compris un album, un single ou le bref battement d’une mesure.

Spotify, l’homme à abattre

Quincy Jones, les Kings of Leon, John Legend, Snoop Dogg ou encore – plus près de chez nous -, Jacques ont trempé, de diverses manières et à divers degrés, dans l’aventure NFT ces derniers mois. Avec entre les lignes, une promesse de rémunération plus équitable notamment, que le ratio de 250 streams / euro de Spotify. Moins opaque aussi.

© M.-H.Tamaï

"Certaines plateformes ont tenté de mieux rétribuer les artistes que Spotify ces dernières années, sans y arriver. La blockchain pourrait changer la donne. Si un nouveau Spotify cartonne avec cette technologie, c’est un séisme qui attend les services de streaming classiques qui auraient pris le train trop tard." enchaîne Jacques Urbanska, chargé de mission chez Transcultures.be Et l’adjoint à la direction artistique de ce centre pour cultures numériques et sonores (qui organisait de l’International Metaverse NFT/Music Festival 2021) de préciser. "Lorsqu’un Spotify dit à un artiste qu’il a engrangé un certain nombre d’écoutes, ce dernier est obligé de le croire sur parole. Les registres partagés et infalsifiables de la Blockchain représentent donc une grosse promesse de transparence. Du moins pour ceux qui savent la décrypter. Car pour la majorité des gens, même si Android est open source, il reste au même titre que iOS, une boîte noire.".

Du crowdfunding sous amphèts

Le nombre d’initiatives NFT essayant de dynamiter le statu quo de l’industrie musicale post-physique est d’ailleurs étonnamment hétéroclite. Emballant, même. Forte de 250.000 artistes, 1 million de morceaux et 7,5 millions d’utilisateurs mensuels, Audius crépite ainsi comme anti Spotify reposant sur la blockchain. Cette technologie confère également des superpouvoirs à l’idée de soutien financier d’un fan vers un artiste.

Jacques vendait chaque seconde de "Vous" pour 145 euros via des NFT, l'an dernier.
Jacques vendait chaque seconde de "Vous" pour 145 euros via des NFT, l'an dernier. © Facebook – Jacques

Royal permet ainsi de devenir propriétaire d’une partie d’un morceau pour en tirer des royalties et autres bonus (showcase privé, édition collector…) de l’artiste. Plébiscitée par NAS qui y a lâché deux titres, la plate-forme adopte la même stratégie que Renaissance NFT. Adoptée par Agoria, cette start-up française permettait ainsi l’an dernier à Jacques de vendre " Vous " seconde par seconde (0,065 Ethereum par seconde, environ 145 euros à l’époque), à son public. Le tout, via un contrat précisant que ses acheteurs en devenaient leurs ayants droit. Plus classiquement, Catalog permet d’être le propriétaire unique d’un morceau NFT. Notons que contrairement à un single ou un album acheté sur l’iTunes Store d’Apple, chaque propriétaire de NFT musical est libre de le revendre sur un marketplace.

"Pour le moment malheureusement en Belgique la relation entre NFT et musique relève encore du buzz. Un tiers des cinquante participants réunis lors de l’accélérateur musictech que nous organisions chez Wallifornia MusicTech l’an dernier venait avec des projets NFT sous les bras. " poursuit Gérôme Vanherf. " Mais très sincèrement, parmi eux, au-delà de quelques initiatives comme celles de Tomorrowland ou Double Impact, de nombreuses start-ups étaient juste là pour surfer sur cette hype. Je ne dis pas que c’est mal en soi, mais il faut que cela fasse sens.".

Sound.xyz émet des NFT horodatés prouvant qu’on était parmi les premiers à écouter un nouveau morceau en live.
Sound.xyz émet des NFT horodatés prouvant qu’on était parmi les premiers à écouter un nouveau morceau en live. © Sound XYZ

La preuve du turfu

D’un certificat médical d’une batterie de voiture électrique d’occasion à des preuves photos lors d’un accident de roulage, la nature infalsifiable de la blockchain change l’idée de preuves chez les assureurs automobiles, y compris en Belgique. Wallmart l’utilise aussi depuis cinq ans pour, par exemple de tracer le parcours d’une mangue dans ses inventaires mastodontes. Dans ces deux cas, la notion d’un document digital, accompagné d’une date et d’une heure infalsifiable trace une voie royale aux usages de la Blockchain. Partant de là, Sound.xyz émet des NFT horodatés prouvant qu’on était parmi les premiers à écouter un nouveau morceau en live. Cet horodatage – loin d’être anodin pour les fans de musiques – tourne aussi comme un mantra central chez les organisateurs de festivals intéressés par les NFT, notamment Coachella et Tomorrowland.

"Avant, certains gardaient leurs bracelets de festival autour du poignet toute l’année pour montrer à leurs amis qu’ils y étaient allés. Aujourd’hui, les NFT peuvent les remplacer" (Jérôme Vanherf - Wallifornia MusicTech)
"Avant, certains gardaient leurs bracelets de festival autour du poignet toute l’année pour montrer à leurs amis qu’ils y étaient allés. Aujourd’hui, les NFT peuvent les remplacer" (Jérôme Vanherf - Wallifornia MusicTech) © DR

"Avant, certains gardaient leurs bracelets de festival autour du poignet toute l’année pour montrer à leurs amis qu’ils y étaient allés. Aujourd’hui, les NFT peuvent digitaliser tout cela grâce à un proof of attendance. En partant de là, un festivalier fidèle qui porterait trois années de bracelets NFT pourrait accéder à des avantages comme trois bières gratuites par exemple. Voire même à un accès VIP ou à des rencontres avec les artistes pour les plus fidèles." note Gérôme Vanherf. "Même si on peut les revendre et que leur nature est spéculative, les NFT musicaux ne sont donc pas que digitaux et peuvent avoir un impact physique bien concret.".

A défaut d’être pérenne, cette pluie d’expérimentations NFT hétéroclites ouvre la voie à de nouvelles idées pour l’industrie musicale. A côté d’investissements classiques d’artistes sur des marketplaces (Quincy Jones sur OneOf ou John Legend sur OurSong), on retiendra d’ailleurs l’engagement social de Ja Rule par ce biais. Le rappeur East Coast lançait récemment une collection de NFT " Next Level " Black Is Beautiful au profit de collèges et universités américaines noires. "Nous voulons que cette toute nouvelle entreprise éduque les personnes de couleur sur les NFT, la cryptomonnaie, la blockchain et tout l’espace" soulignait ce dernier.

Les NFT et la blockchain ont le pouvoir potentiel de redistribuer plus équitablement les droits d'auteur.
Les NFT et la blockchain ont le pouvoir potentiel de redistribuer plus équitablement les droits d'auteur. © M.-H. Tamaï

Droits d’auteur, par ici la monnaie !

La possibilité de revente des NFT musicaux (ou non) est au cœur de leur succès. Mais certains NFT sont distribués gratuitement notamment par The Chainsmokers et Teflon Sega, à des fins de promo. La SACEM – l’équivalent français de notre Sabam – vient également de passer par la case de la gratuité. Le tout en lâchant des NFT associés à des visuels exclusifs donnant accès à des rencontres d’artistes, des places de concert, voire des abonnements à des services de musique en ligne. Ces jetons non fongibles entendent servir de point de départ pour animer une communauté de passionnés au sein de cette société d’auteurs et ainsi lui permettre de baigner dedans. La démarche n’est pas anodine. Car au-delà d’une promesse de lendemains financiers meilleurs pour les artistes, les NFT peuvent également éviter que leurs droits d’auteur fassent l’objet d’erreurs de paiement. Un problème largement répandu.

"Par ricochet, les NFT permettraient aussi à la SACEM ou la SABAM d’être moins opaques dans la redistribution de l’argent des droits d’auteur. Car le pot commun des rémunérations inconnues – reversé aux artistes qui engendrent supposément le plus d’écoutes – n’est pas idéal. Je suis toutefois curieux de voir comment ils pourraient automatiser ça. Car s’il garantit une transparence, le NFT n’est pas gage d’une redistribution équitable. " détaille Jacques Urbanska. " Cela demanderait un changement complet de l’écosystème actuel mais si les artistes prenaient l’habitude de lier leurs créations musicales à des NFT, leurs morceaux et leur diffusion seraient non seulement plus facilement identifiables par la Sabam mais ce processus pourrait en plus être automatisé. Car actuellement, chaque musicien doit déposer chacune de ses créations manuellement. Beaucoup de ceux que nous avons programmés au festival City Sonic que nous organisons ne le font pas.".

Le bilan carbone désastreux des NFT a récemment poussé Aphex Twin à reverser une partie de ses profits à des organismes environnementaux.
Le bilan carbone désastreux des NFT a récemment poussé Aphex Twin à reverser une partie de ses profits à des organismes environnementaux. © Aphex Twin – Weirdcore

Au-delà de ces questions spécifiques liées au droit d’auteur, une montagne d’interrogations demeure sur les NFT musicaux. A commencer par la stabilité économique de cet écosystème. Le contexte économique mondial de la guerre en Ukraine a ainsi récemment laminé le marché des cryptomonnaies et entraîné avec lui celui des NFT. Dans un autre registre, tout un chacun peut théoriquement prétendre détenir les droits d’un morceau au moment de sa mise en NFT. Enfin, leur bilan carbone désastreux a récemment poussé Aphex Twin et Grimes à reverser une partie de leurs profits à des organismes environnementaux. Question de karma. De réalisme aussi. Les Britanniques de Glass Animals ont ainsi dû arrêter net leur initiative NFT suite à un backlash écologique de leurs fans sur les réseaux sociaux.

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