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Artifacts, un travail d’introspection signé Zach Condon

21 févr. 2022 à 17:00Temps de lecture8 min
Par diat

La musique peut être appréhendée de différentes façons : parfois considérée comme un refuge ou un exutoire, elle peut également servir de moyen de communication, d’expérimentation, d’introspection ou encore de partage. Pour Zach Condon, tête pensante du groupe Beirut, la musique représente tout ça à la fois, et bien plus encore. Le 28 janvier dernier, le chanteur, producteur et multi-instrumentiste dévoilait Artifacts, une compilation d’anciens EPs, de faces B et de démos revisitées, retraçant ainsi l’évolution de son projet musical. L’occasion pour lui de se remémorer les différentes phases de sa vie et de faire le point.

Salut Zach ! Comment vas-tu ? Que fais-tu ces jours-ci ?

Je suis à Berlin, occupé à masteriser le disque sur lequel je travaille. Je l'ai commencé en Norvège il y a quelques années. Ces derniers jours, je me suis démené : les phases de mixage et de mastering ont été très intenses. J'ai l'impression de jongler avec beaucoup de choses en même temps, ce qui n'est pas mon fort (rires).

Sur Artifacts, on retrouve des morceaux issus d’anciens EPs, tandis que d’autres remontent à tes premiers enregistrements. Comment s'est déroulé le processus de sélection des chansons ?

Cela a pris beaucoup de temps. Je pensais que ce serait un projet court mais j'avais tellement de matériel… J’ai commencé à écrire à 14 ans, et à 15 ans, j'étais complètement accro. J'écrivais des chansons la nuit. Ce n'étaient pas des chansons complètes, mais généralement une mélodie et une progression d'accords. Pour la compilation, j'avais déjà une sorte de catalogue en tête. Mais en parcourant la sélection, j'ai été vraiment surpris par trois ou quatre morceaux. Il y a certainement des chansons sur ce disque que je n'avais pas l'intention, au préalable, d’inclure. Mais je les ai entendues sur le disque dur et je me suis dit "Oh mon Dieu, j'avais complètement oublié ça”.

Peux-tu nous donner quelques exemples ?

J’ai une chanson en tête, mais je n'arrive pas à me rappeler de son nom… Mes titres de travail finissent généralement pas être des blagues (rires). Quand je nomme un morceau sur Protools, le titre est toujours différent du titre final. Par exemple, j'avais un disque entier de titres sur le thème du hamburger (rires). Je pense que la plupart des gens écrivent des chansons sur leur guitare, sur leur piano, puis ils vont au studio avec une idée de titre bien précise. Moi, j'écris en me mettant sur Protools, en jouant la première chose qui me vient à l'esprit et en y réagissant jusqu'à ce que quelque chose se construise. Souvent, alors que je n’ai même pas fait une seule note dans Protools, je nomme déjà le morceau. A l'époque, j'utilisais des noms de villes. Au fil des années, comme c’est devenu une partie de mon truc, j'ai commencé à utiliser des noms de blagues. Bref ! La chanson à laquelle je pense, c’est l'avant-dernière chanson du disque, “Le Phare Du Cap Bon”. C’est un morceau instrumental, je n'en avais aucun souvenir. Cette chanson porte d’ailleurs le nom d'une pâte d'harissa algérienne que j'aimais beaucoup (rires).

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Ces chansons semblent être liées à des souvenirs très personnels. Quel est l’impact d’une telle introspection ?

Je souffre de d’anxiété, de dépression et du syndrome de l'imposteur. Il y a eu des moments où je me demandais comment quelqu'un pouvait aimer ma musique. Les albums que j'ai sortis sont le résultat de mes efforts pour être aussi professionnel que possible. Avec cette compilation, j'essaie de laisser tomber les masques, les codes, et de montrer exactement ce qui est là. 2019 a été une année horrible pour moi, j'essayais de faire la tournée de mon cinquième album, et je m'effondrais physiquement et mentalement. J'ai dû annuler toutes les dates de la tournée parce que je commençais à tomber très malade. Je n'ai pas dit un mot au public à ce sujet, si ce n'est que j'avais une laryngite, ce qui est vrai, mais ce n'est pas toute l'histoire, l'histoire complète étant tous ces problèmes mentaux. C'est comme si mon esprit disait à mon corps de s'arrêter parce qu'il ne veut pas que je m'arrête. Et je pense qu'une grande partie de cela est due au fait que j'ai toujours essayé de garder cette façade d'être ce que je ne suis pas à bien des égards. C’est drôle, quand j’ai sorti mon premier album, tout le monde qualifiait ma musique de musique des Balkans. J’adore la musique balkanique, mais je suis beaucoup de choses en dehors de ça. Du coup, pour l'album suivant, je me suis éloigné de ça autant que possible en disant "OK, je vais faire de la chanson maintenant. J'adore la musique française, j'écoute Gainsbourg et Brel". Et l'album suivant, je m'en éloignais le plus possible en faisant encore autre chose. C'est comme si je combattais toujours ces images pour éviter d’être bloqué dans une certaine catégorie.

Lina Gaisser

L'exploration de nouveaux sons reflète-t-elle également un désir de créativité ? Peut-on y voir un aspect positif ?

Bien sûr, je ne vois plus les choses de façon aussi carrée. Quand j'écoute la chanson que j'ai écrite quand j'avais 14 ans, "Poisoning Claude", j'entends les mêmes choses que j'entendais dans The Flying Club Cup ou Gallipoli. Je m'intéresse aux mêmes tons, j'ai la même voix et les mêmes sensibilités. Ce qui est drôle, c'est que peu importe ce que j'essaie de fuir, ça ressorte tous les côtés. Il y a eu beaucoup de critiques à un moment donné sur le fait d'adopter d'autres styles musicaux, en tant qu’artiste. Maintenant, au fond de moi, je sais que je veux créer quelque chose de différent.

Il semble que la deuxième partie de la compilation repose davantage sur l’expérimentation, avec des titres comme “The Crossing” ou encore “Hot Air Balloon”. Avais-tu l'intention de suivre une approche aussi éclectique ? Ou était-ce simplement naturel ?

Ça s’est fait de façon totalement naturelle. Si tu écoutes la musique que je faisais étant plus jeune, tu verras à quel point je sautais dans le temps. C’est drôle, lorsque j’ai composé "Now I'm Gone" et “Sicily”, je me souviens avoir pensé "c'est parfait, je veux que toute ma musique sonne exactement comme ça à partir de maintenant". Et puis le lendemain, j’essayais de réécrire dans ce style, et je n'y arrivais pas. Je ne pouvais plus écrire jusqu'à ce que je lâche prise. Je me mettais alors à écrire une chanson plus pop avec une guitare et une basse style “oompa-loompa”, comme “Interior of a Dutch House”, par exemple. Même si je le voulais, je ne pouvais pas garder de cohérence (rires).

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Le fait de laisser faire les choses et de voir ce qui se passe semble très sain, et plutôt libérateur. Qu’en penses-tu ?

Absolument. Rester à l'écart, laisser les choses se faire et montrer aux gens les choses comme elles sont, c’est tout ce qui compte. J’ai beaucoup fonctionné comme ça sur le nouveau disque sur lequel je travaille. Je l'ai fait entièrement moi-même. Après être allé en Norvège, je suis rentré à la maison et je me suis dit que j’allais envoyer le projet a Nick, le batteur de Beirut, pour qu’il y ajoute une batterie. Mais j’ai écouté Artifacts et je me suis dit "pourquoi ne pas faire ça comme avant, tout seul ?". Il y a deux éléments à cela : l'autonomie et le fait de se laisser aller. Le laisser être ce qu'il va être. Je ne suis pas le batteur le plus constant, je ne suis pas le trompettiste le plus extraordinaire. Mon père voulait que je sois un trompettiste professionnel et avant ça un guitariste professionnel, et j'ai toujours dit "Non, je joue avec des choses. Je n'étudie pas et ne m'entraîne pas". Alors oui, c'est libérateur, et c'est nécessaire. Je me serais tué si j'avais continué à essayer d'être quelqu'un que je ne suis pas.

Qu’est-ce que ça te fait d’avoir sorti ce disque, et de savoir qu’il est accessible au public ?

Il ne faut pas oublier qu’il y a une période d'au moins six mois avant que qui que ce soit ne puisse l’écouter. Cette période n’a pas été facile. Il y a eu des moments très agréables parce que, tout d’abord, j'ai réalisé quel gamin ambitieux j'étais. J'avais 14 ou 15 ans et j'étais debout jusqu'à 5 heures du matin toutes les nuits pour écrire des chansons. C’est fou, et c’est génial en même temps (rires). Mais le revers de la médaille, c'est que j'avais ces flashbacks émotionnels. Je retournais dans l'état d'esprit dans lequel j'étais à l’époque, où je n’avais aucune foie en l’avenir : je viens d'une famille très froide et distante, on ne se parle pas, il n'y a pas d'émotions. C'était une vraie lutte, il y a comme un traumatisme de génération qui nous traverse tous. Cela me ramenait à l'état où j'étais à l'âge de 15 ans, assis là, à me dire "Je sens vraiment que ces chansons signifient quelque chose, mais je ne sais pas encore quoi". Et je ne savais pas si je me mentais à moi-même juste pour me sentir mieux : en dehors de la musique, j'étais juste ce gamin qui avait abandonné ses études (…) Je me sentais complètement détaché de mes amis, de ma famille, de mon avenir. Je m'enfonçais dans un territoire inconnu, mais en partie à cause de cette ambition quasi-suicidaire de rendre la vie plus excitante et intéressante qu'elle ne l'était. C'était sans espoir : je regardais mon gouvernement partir en guerre pour le pétrole au Moyen-Orient, je regardais les bandes de lycéens égocentriques et narcissiques. Avant la sortie du disque, je me suis assis et j’ai écouté mes grandes idées d’adolescent, mes envies de faire partie du monde. Je me souviens de ce que ça faisait d'être dans une petite ville, pleine de gens qui n'avaient aucune idée de l'existence du monde extérieur, de la famille qui n'avait aucune idée de qui j’étais. C’était sans espoir, le système entier était fichu.

Lina Gaisser

Tu fais de la musique depuis toujours. Maintenant que tu as réfléchi à ton parcours, est-ce que tu penses que la musique t’aide à y voir plus clair et à comprendre qui tu es ?

Pour moi, la musique a été comme une thérapie. Sans elle, je serais complètement perdu. Elle m'a donné un but, une sorte de méthode pour exprimer ce qui se passe en moi. D'autres personnes s'identifient à ça, je le vois bien après les concerts, quand les gens viennent me parler. Ils réagissent aussi sur les réseaux sociaux, ils ressentent la tension [dans mes chansons]. Quand j'étais plus jeune, parler ne fonctionnait pas. C'est pourquoi les paroles ont tendance à ne rien vouloir dire pour moi ; je les trouve même inutiles. Je jouais quelques accords au piano et mon cœur se disait "c'est ça, c'est la couleur, la forme, le sentiment exact de cette émotion". Mais ensuite j'essayais d'écrire des paroles et ça me semblait impossible. Quand j'écoute de la musique, c'est la même chose : j'écoute tous les sentiments, les voix, l'instrumentation. C'est toujours ce qui a compté pour moi. La musique est la seule obsession saine que j'ai jamais eue, et encore, j’ai même atteint un degré malsain. Dans mes moments les plus bas, lorsque je me sentais vraiment impuissant et désespéré, je pouvais retourner vers ma musique et me dire "regarde, il y a d'autres personnes qui sont d'accord avec toi pour dire que c'est bien". Et cela m'a suffi pour me dire qu’il ne fallait pas faire de bêtise, que j’avais une connection avec le monde.

Comment as-tu eu l'idée de sortir cette compilation ?

La motivation initiale était assez peu spectaculaire, pour être honnête. J'ai réédité certains des albums parce que j’ai récupéré les droits musicaux. Il y a quelques temps, quelqu’un qui travaille avec moi m'a dit : “Long Island n'est pas sorti depuis 16 ans et les gens aimeraient le réentendre. Mais pourquoi ne pas le rendre plus grand, pourquoi ne pas ajouter du matériel supplémentaire ?". Comme j'étais déjà dans cet état d’introspection, dans une réorganisation presque thérapeutique de ma vie, je me suis lancé dans l'aventure en tant qu'archiviste. J'ai même appelé ma famille et, en plus d'évoquer des choses que je n'aurais sans doute pas dû, je leur ai demandé s'ils avaient des photos de l’époque, etc. Mon frère m'a envoyé du matériel qu’il avait sauvegardé. J'avais l'habitude de jeter ces disques, je les gravais, les prêtais à un ami, à mon frère, et ensuite je me disais "OK, prochain projet, prochain projet !". Mon frère les a tous sauvegardés, c’était assez intense.

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Artifacts, c’est 26 morceaux éclectiques, bruts et sans complexe qui rendent hommage à une réflexion intense, terriblement sincère et profonde.

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