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Athlétisme : une sélection discriminatoire pour l’Euro de cross-country ?

© Belga

01 déc. 2021 à 15:59Temps de lecture6 min
Par Camille Wernaers pour Les Grenades

"Oui, je suis disponible pour parler maintenant, je dois juste encore prévoir un footing aujourd’hui !" À l’autre bout du téléphone, l’athlète bruxelloise Mathilde Deswaef qui, à 22 ans, possède déjà un sacré palmarès sportif à son actif. Depuis 2017, elle a participé à différents championnats internationaux d’athlétisme, dont deux participations à des championnats de cross-country.

C’est précisément la sélection en individuel pour le prochain championnat d’Europe de cross-country, qui aura lieu à Dublin, qui crée la polémique depuis qu'elle a été rendue publique ce 30 novembre : douze hommes ont été sélectionnés et... une seule femme.

"J’ai été choquée de voir qu’il y avait si peu de femme dans la sélection cette année. Chaque année, un cross de sélection a lieu à Roulers et si on veut être sélectionné·es, on doit y participer. Un comité de sélection se rassemble et décide qui part au championnat. Généralement, les gagnant·es dans chaque catégorie sont sélectionné·es, cette fois-ci cela n’a pas été respecté, les gagnantes n’ont même pas été prises", explique Mathilde Deswaef. "Les chiffres sont là : aucune athlète n’a été sélectionnée dans la catégorie espoirs, aucune non plus parmi les séniores."

Quelle image est renvoyée du sport et de la place des femmes dans le sport ?


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Des règles floues

"Je ne pense pas qu’il s’agisse d’une volonté consciente de discriminer les femmes mais il faut dire que les règles de sélection sont très floues et que les décisions sont prises en huis clos par le comité de sélection. A ma connaissance, il n’y a qu’une seule femme dans ce comité. Il n’existe aucune procédure pour faire recours à ces décisions. On sait que les décisions sont prises par rapport à notre capacité d’atteindre le top 6 en équipe et le top 20 individuellement. Mais selon quelle formule mathématique ? Un cross n’est pas un autre, c’est très subjectif !", poursuit-elle.

C'est ainsi que l'on tue l'ambition, même chez les jeunes athlètes, car si vous êtes une femme, vous n'arrivez de toute façon apparemment à rien

"Être une jeune sportive de haut niveau, cela veut dire combiner ses études et ses entraînements, se lever et aller courir, je me demande aujourd’hui pourquoi je bosse aussi dur...", confie Mathilde Deswaef. L’athlète Nina Lauwaert a, quant à elle, envoyé un mail à plusieurs médias. "Les femmes sont désavantagées. Ni moi, en tant que gagnante de la catégorie féminine, ni la gagnante de la catégorie des espoirs féminins ne sont envoyées à Dublin. Que devons-nous faire d'autre pour être sélectionnées ? C'est ainsi que l'on tue l'ambition, même chez les jeunes athlètes, car si vous êtes une femme, vous n'arrivez de toute façon apparemment à rien. Sélectionner douze hommes et à peine une femme constitue à mes yeux une forme de discrimination. Un comité de sélection décide, mais personne ne sait exactement qui en fait partie. Après coup, on ne reçoit jamais de motivation. Je veux œuvrer pour une sélection transparente et équitable", a déclaré la Flandrienne de 33 ans.

Une sélection peu transparente, c'est aussi ce que critique Hanna Vandenbussche, athlète depuis plus de 20 ans. "J'ai plusieurs adjectifs face à cette décision, c'est surtout complètement incompréhensible et irrespectueux pour les coureuses", précise-t-elle aux Grenades. "Dire que les femmes sont plus faibles, c'est faux ! J'ai participé à quatre championnats d'Europe de cross-country. Des questions se posent tous les ans mais c'est la première fois que la sélection est aussi extrême. Je suis très fâchée et en colère. Nous demandons des critères clairs et objectifs pour faire des sélections indépendantes. Aujourd'hui, on nous parle de "chance". Il faut que les athlètes aient des "chances" d'atteindre le top 20. Qu'est-ce que cela veut dire ? C'est absurde. Pour clarifier tout cela, nous sommes ouvertes à la discussion avec le comité de sélection."

Rutger Smith, coordinateur sportif principal de l'aile flamande de la Ligue d'athlétisme (VAL) et membre du comité de sélection, a fermement défendu cette sélection en ces termes : "Nous avons effectué des analyses et il en ressort que les femmes sont loin d'être dans le top 20. Nous avons regardé les performances passées, le cross de sélection de Roulers et les courses de ces dernières semaines. Nina Lauwaert, victorieuse à Roulers, est moins en forme qu'en 2018 et à l'époque, elle avait terminé 22e de l'Euro. Il est difficile de défendre le fait de les envoyer. Le niveau des femmes n'est tout simplement pas assez élevé. Je ne peux être plus clair à ce sujet."

"Le sport aurait-il été créé par les hommes pour les hommes ?"

"Quel signal cela envoie-t-il ? Quelle image est renvoyée du sport et de la place des femmes dans le sport ?", réagit Mathilde Deswaef qui souligne : "Je suis néanmoins contente car cela a permis de créer des discussions collectives avec les autres athlètes féminines, de la solidarité a émergé entre nous et nous allons utiliser cette occasion pour nous défendre et nous faire entendre, nous et celles qui ont vécu la même chose par le passé. Nous pensons aussi aux suivantes, il faut changer les choses pour elles, car la mentalité actuelle n’est pas correcte. Il faut des championnes ou rien, il faut atteindre le haut du podium. Être sportive de haut niveau, c’est tout un chemin, il faut nous accompagner aussi sur ce chemin, nous motiver et nous donner de l’espoir."


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Cette année, le collectif Balance ton sport s’est d'ailleurs créé pour dénoncer les pratiques discriminantes du milieu sportif. "Le sport aurait-il été créé par les hommes pour les hommes ?", demandaient les sportives membres du collectif. "Afin de permettre à chacun⸱e de s’épanouir dans la pratique d’une activité physique, toutes les personnes responsables, représentant les valeurs universelles du sport ou encadrant les groupes de jeunes et équipes sportives, devraient impérativement être formé⸱es à la lutte contre les conduites discriminatoires et sexistes", écrivaient-elles également.

La ligne de départ des inégalités

"Il ne faudrait effectivement pas uniquement considérer l'arrivée de la course mais aussi ce qu'il se passe dès le départ et là, on constate que les conditions sont différentes selon que l'on soit un homme ou une femme : les horaires d'entrainement, les inégalités salariales, etc.", analyse Annalisa Casini, professeure à la Faculté de psychologie et des sciences de l'éducation de l'UCLouvain. "Il s'agirait de mettre en place le principe d'équité. L'équité implique de prendre en compte les inégalités de départ qui se répercutent sur l'arrivée et donc de ne pas récompenser les gens en fonction des objectifs atteints." Car tout le monde n'a pas le même chemin, ni les mêmes obstacles à franchir, pour arriver à atteindre le même objectif.

Être sportive de haut niveau, c’est tout un chemin, il faut nous accompagner aussi sur ce chemin, nous motiver et nous donner de l’espoir

Sur la ligne de départ des inégalités, il y a par exemple les infrastructures sportives communales, notamment celles qui se trouvent à l'extérieur, qui sont plus souvent adaptées aux sports collectifs que pratiquent les garçons (foot, basket, skatepark, etc). Le guide Égalité des genres dans l’espace public du SPF Intérieur indique : "Quant aux domaines récréatifs et espaces verts, ils restent eux aussi encore bien trop dominés par les hommes et jeunes garçons en raison de l’offre d’activités sportives et ludiques qui leur sont principalement destinées. (...) La politique se base encore trop souvent sur un modèle purement masculin de l’organisation de la vie quotidienne, laissant peu de place aux expériences et aux besoins spécifiques des femmes."

"Est-ce que le sport est utile ? Si oui, les filles bénéficient moins de cet apport", continue Annalisa Casini. "Dans le livre Filles-garçons : socialisation différenciée ?, un chapitre est consacré au fait que les garçons se retrouvent plus souvent dans des sports d'équipe, collectifs, alors que les filles sont majoritaires dans les sports individuels. Quelles en sont les conséquences ? Les garçons grandissent en relativisant leurs échecs, qui sont la responsabilité de l'équipe tout entière, ce n'est pas leur faute personnelle. Les filles, elles, grandissent en pratiquant des sports individuels dans lesquels elles vont être jugées en fonction de la note d'un juge qui est forcément plus subjective que le nombre de buts marqués. Elles vont plus facilement penser qu'elles ne sont pas à la hauteur, personnellement. Cela pourrait expliquer cette tendance générale que l'on constate : les femmes s'engagent dans leur vie là où le risque d'échec est limité, tandis que les hommes tentent plus facilement et prennent des risques, notamment professionnels, car ils ont grandi en relativisant leurs échecs qui étaient causés par des éléments extérieurs, qui n'étaient pas de leur fait."

Balance ton sport, les langues se délient - Un podcast Les Grenades

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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