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Justice

Attentats de Paris : le dessinateur Palix marqué par l'évolution de Salah Abdeslam tout au long du procès

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Pendant dix mois, il a été nos yeux dans la cour d’assises spéciale de Paris, dessinant jour après jour magistrats, parties civiles et accusés. À bientôt 46 ans, Palix, de son vrai nom Pierre-Alexandre Haquin, a usé les bancs dans les salles d’audience des plus grands procès, celui des assassins d’André Cools, de Marc Dutroux, de Michel Fourniret ou encore des tueurs aux fusils d’assaut de Charlie Hebdo. Ses dessins d’audience opposent leur délicatesse aux atrocités jugées. Sa palette de couleur est légère quand elle offre des sépias et des beiges délavés et intense quand elle insiste sur le noir ou le rouge. Le dessin, lui, n’est jamais sombre.

Palix a publié son premier croquis d’audience sur le procès des attentats de Paris le 8 septembre. Son dernier ce mercredi soir, lors du prononcé du verdict et des peines. Nous vous proposons de revoir ces dessins, rassemblés. Palix s’est par ailleurs livré sur ce procès hors norme dans cette interview.

Votre univers personnel est fort éloigné d’un procès d’assises. Comment en êtes-vous arrivé au dessin d’audience ?

"Pour moi, il s’agit des deux faces d’une même pièce. Dans un procès comme celui-ci, ce que je fais, c’est un acte technique. J’observe et je représente. C’est un peu une compilation de tous les détails que j’observe. Dans ma peinture à l’huile fantasmagorique, je dessine un rêve éveillé. Si je suis capable de peindre à l’huile, c’est parce que j’ai fait des centaines de dessins de croquis en suivant des procès. Quant à l’ambiance dans un procès, elle découle de l’univers que je dessine dans mes peintures à l’huile. Un univers nourrit l’autre.

Mais à l’origine, il y avait Pierre Kroll. Je l’ai rencontré en 2002 et nous avons discuté. J’étais un jeune dessinateur. Je lui ai montré ce que je faisais. Il a trouvé qu’avec ce style de dessin, je devais dessiner au procès Cools et Dutroux. De mon côté, j’ai toujours eu une appétence pour les procès et la justice.

Une autre personne a beaucoup compté : mon oncle René Haquin (journaliste judiciaire au journal Le Soir). Pour moi, René, c’était toujours le mec qui arrivait en retard aux fêtes de famille et qui racontait des histoires incroyables… J’ai eu envie de voir l’envers du décor, d’entrer dans l’univers des journalistes. Il se fait que je n’étais naturellement pas mauvais pour comprendre ce qui se passe et je me suis pris au jeu… J’ai fait connaissance de la presse judiciaire belge francophone et flamande. Je suis tous les gros procès depuis 2003."

Qu’est-ce que ce procès-ci a de particulier ?

"Le gigantisme. C’est le procès de tous les superlatifs. Ce mercredi pour le verdict, il y avait 550 personnes assises dans la salle. C’est aussi un procès qui a duré longtemps."

Qu’est-ce qui vous a marqué ?

"L’évolution de Salah Abdeslam. On a senti une évolution dans son caractère, dans sa façon de se présenter. Il était assez radical et fermé au début du procès et à la fin, il était plus ouvert. C’est vraiment très impressionnant à observer. Il s’est rendu plus humain au fur et à mesure que le procès avançait. Lors de son dernier interrogatoire qui a duré trois jours, on avait l’impression qu’il était sincère. Cela dit, tout est fort dans un procès. Il y a des moments étonnants dans un procès comme celui où trois accusés comparaissant libres se bidonnaient en lisant un tome de Charlie Hebdo.

Il y a eu aussi beaucoup d’échanges avec les parties civiles. C’est très touchant, très marquant… même pénible car il est très facile de s’identifier aux victimes et il est donc difficile de garder la distance nécessaire. Juste avant le début d’une audience par exemple, j’ai discuté avec une victime, le beau-frère d’un homme mort au Bataclan. Des liens très forts se sont tissés… Il va y avoir un vide avec ce procès, pour moi aussi. J’ai vécu une aventure humaine très forte.

Je connais personnellement des victimes. J’ai un couple de copains survivants de l’attentat à Zaventem… Je discutais avec le mari de ce couple… Pour lui, la page est tournée et il ne voit pas l’intérêt du procès qui se tiendra à Bruxelles. Les parties civiles au procès des attentats de Paris que je connais m’ont dit de leur conseiller de venir… car dans ce procès, les victimes regrettent de ne pas y assister depuis le début. J’enverrai un petit message aux copains."

Les photos ne sont pas autorisées dans la salle d’audience. On découvre la cour, les accusés, le public, les magistrats à travers vos dessins. Quelle ligne vous imposez-vous ?

"Ma vie de dessinateur est très scindée entre le travail judiciaire qui est un travail d’équipe et puis après, une vie monacale avec mes peintures à l’huile. J’aime beaucoup aussi mais c’est vachement différent… ça amplifie d’autant plus la sensation de vide."

Faites-vous abstraction de ce que vous entendez dans la salle d’audience pour dessiner ou puisez-y-vous votre inspiration ?

"J’aime dire que "je dessine avec les oreilles". Mais ici, à Paris, les conditions de travail sont extrêmes. Ce mercredi par exemple, je n’avais pas beaucoup de temps pour dessiner. Je n’ai pas écouté ce qui se disait, vu ces conditions difficiles. Mais, dans la plupart des cas, il faut écouter, comprendre ce qui se passe et dessiner. Il faut essayer de ressentir les gens, les journalistes. Je me compare à une éponge. C’est un gros engagement émotionnel dans ces procès."

Avez-vous le sentiment d’avoir une responsabilité ?

"Sans doute puisque je donne une interprétation de la réalité. On échange entre dessinateurs mais il y a des choix très subjectifs… chacun a sa vérité. Ce mercredi, j’ai observé que Salah Abdeslam était retourné. J’ai essayé de rendre ça, avec un plan général. Son visage s’est noirci à la lecture du verdict et de la peine… Je dois transmettre ce que je vois."

Dessinez-vous sur une tablette numérique ?

"Oui sur un Ipad. C’est devenu ma caractéristique principale. C’est un choix de raison : c’est plus rapide… Sur Ipad, je peux zoomer, ça permet de gagner du temps. Par sécurité, j’ai tous le matériel et mes aquarelles. Je me suis souvent dit que j’allais alterner les deux et puis finalement je ne l’ai pas fait… Par moments, j’ai la nostalgie de l’époque où je dessinais sur papier."

Êtes-vous fatigué ?

"J’ai le cerveau en compote. Sur l’heure où le verdict et les peines ont été donnés, j’ai tout donné comme si j’avais travaillé huit heures. On se faisait la réflexion avec le dessinateur de Charlie Hebdo que l’on était debout depuis 7 heures ce matin et que l’on a commencé à dessiner après vingt heures. Mais une fois que l’on commence, l’adrénaline fait son effet. Alors, j’essaie de capter un maximum de trucs.

Les dessins d’audience ne sont jamais les meilleurs dessins car les conditions sont difficiles. Mais quand l’audience commence, l'ultra-concentration se met en route. Il n’y a plus que le dessin qui compte. Je me sens à chaque fois comme un boxeur qui sort du ring. Ce n’est que le lendemain que je suis capable d’analyser mes dessins et dire si c’est bien ou pas."

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