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Au Cameroun, les chasseurs de nouveaux virus

Dans cette région du Cameroun, 25 % des primates sont porteurs du VIH

- © Pierre Morel

La lutte contre les pandémies ne se joue pas seulement dans les laboratoires. Elle commence au plus près de la faune sauvage. Dans la forêt tropicale au sud du Cameroun, une équipe d’enquêteurs du Centre de recherches sur les maladies émergentes de Yaoundé traque les zoonoses. Les maladies transmises à l’homme par les animaux.

Mission au cœur des forêts tropicales

"Joseph, attend un peu ! Ce n’est pas une trace ça ? Regarde cette feuille là !" 

Aimé, le visage perlé de sueur, vient de trouver quelque chose. Dans l’étuve du Parc National de Campo-Ma'an, à l’extrême sud du Cameroun, quatre chercheurs déambulent depuis des heures à la recherche de gorilles.

"Si, tu as raison. Tu sens ? Il y une odeur d’urine aussi. Je pense qu’ils sont partis par là-bas ", affirme Joseph.

A l’affût d’une simple feuille froissée ou de la moindre branche cassée, ces hommes sont les tout premiers maillons de la chaîne scientifique.

Aimé Mebenga, Joseph Moudindo Innocent Ndong Bass et Thomas Atemkem sont tous techniciens au Cremer de Yaoundé, le Centre de recherches sur les maladies émergentes et ré-émergentes.

Chaque mois, ils partent en mission dans les régions tropicales les plus reculées du Cameroun pour traquer les zoonoses, les maladies transmises à l’homme par les animaux.

Une mission scientifique aux allures d'expédition
Une mission scientifique aux allures d'expédition - © Pierre Morel

Ce qui les intéresse, c’est analyser les excréments des grands singes.

Innocent Ndong s’explique : "Dans cette région du Cameroun, 25 % des primates sont porteurs du VIH, virus responsable du sida. Notre objectif c’est de trouver des virus qui n’auraient pas encore été identifiés. On cherche aussi à savoir si les virus déjà identifiés dans cette population de gorilles mutent et enfin si les contaminations dans le groupe de gorilles augmentent à travers le temps."

Silence. Tout le monde doit s’arrêter. Un pisteur pygmée qui accompagne l’équipe vient d’entendre un bruit. Avec sa machette, il se fraie un chemin. A la sortie de ce tunnel végétal, seulement quelques pas nous séparent d’un dos argenté. "On est contents, c’est sans doute un individu que l’on suit depuis des années ", chuchote Thomas Atemkem.

Rappelés par leur mission, ces experts de la brousse ne s’extasient pas longtemps. Il faut récupérer des échantillons de fèces et ne pas déranger davantage l’impressionnant mammifère. Thomas prélève un morceau de crottes, identifie et scelle minutieusement un flacon en plastique.

"Ces informations, les scientifiques s’en servent pour développer des vaccins et des traitements pour le VIH."

L'homme envahit la nature, mais ce n'est pas sans danger pour lui

La mission continue, plus au nord, près du village de Bipindi. Là, où les activités humaines gagnent du terrain notamment à cause d’importantes opérations de déboisement.

Innocent, le chef d’équipe, a vu la zone totalement changée ces quinze dernières années :

"Les contaminations zoonotiques augmentent. Quand l’environnement naturel de la faune sauvage est envahi par les hommes comme c’est le cas ici, l’équilibre devient très fragile. Les agents pathogènes qui devraient normalement rester cloisonnés à ce milieu sont transmis aux populations humaines bien plus qu’auparavant."

Selon le ministère américain de la santé, 75% des pathogènes ayant affecté l’homme ces dernières années sont d’origine animale. Une tendance qui ne fait qu’augmenter. Avec l’épidémie de Covid-19, un animal a été suspecté d’être le réservoir du virus : la chauve-souris.

Un animal suspecté d’avoir été un réservoir du Covid-19 : la chauve-souris
Un animal suspecté d’avoir été un réservoir du Covid-19 : la chauve-souris - © Pierre Morel

La veille à la tombée de la nuit, l’équipe du Cremer a posé des pièges au cœur de la brousse. Deux tiges de bambou d’une dizaine de mètres découpées à la hâte et plantées dans le sol, près d’un cours d’eau. Et un immense filet tendu au milieu.

Au petit matin, alors que la brume n’est pas encore parvenue à s’extirper de la canopée, les quatre sont déjà là pour découvrir leurs prises.

Une capture au filet
Une capture au filet - © Pierre Morel

"On en a capturé une dizaine", s’enthousiasme Innocent, "plus on en attrape plus on augmente nos chances de faire de belles découvertes en laboratoire."

Minutieusement, ils s’affairent à libérer les chauves-souris empêtrées dans les mailles du filet. Un métier à risque. En capturant ces chauves-souris, ils peuvent être mordus et infectés par un virus.

Joseph chuchote pour nous décrire sa technique : "Il y a toujours un risque. On peut faire une petite erreur et on se retrouve mordu par la chauve-souris. Regardez moi ces canines pointues ! Mais si tu parviens à l’attraper par la tête, il ne peut rien arriver."

Des prises à manipuler avec précaution
Des prises à manipuler avec précaution - © Pierre Morel

Des données très précieuses pour la recherche

Ces chasseurs de virus déploient maintenant leur labo de brousse. Une table pliante où sont disposés des instruments chirurgicaux. Protégés par une combinaison intégrale blanche, et une large visière pour protéger leurs yeux, ils commencent à échantillonner chaque chauve-souris. Chaque geste est calculé et déjà répété des milliers de fois.

D’abord les mesures morphologiques, puis des prélèvements de poils, fèces et quelques gouttes de sang. Les points GPS du lieu de capture sont aussi enregistrés.

Depuis le début des recherches en 2016, 7.000 chauves-souris ont été échantillonnées. Près de 200 coronavirus différents ont été détectés.

Un laboratoire en pleine nature
Un laboratoire en pleine nature - © Pierre Morel

"Après toutes ces analyses et toutes les données collectées ici, on est en mesure de suivre l’individu en cas de virus détecté. On pourra retracer le virus et retrouver l’endroit exact où la chauve-souris a été capturée", explique Jospeh Moudindo.

De retour à Yaoundé, les échantillons prélevés sur le terrain vont parler. L’ADN de chaque animal, chaque agent pathogène, chaque virus va être séquencé. Les informations obtenues viendront compléter une base de données internationale déjà riche de milliers d’agents potentiellement pathogènes.

La faune mondiale est aujourd’hui le réservoir de 1,7 million de virus encore "non découverts". 800.000 seraient potentiellement dangereux pour les humains.

La séquence en vidéo

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