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Monde Europe

Au-delà de l'exemple de Matteo Salvini, l'embarrassante proximité politique de l'extrême droite avec Poutine

10 mars 2022 à 16:15Temps de lecture6 min
Par Philippe Antoine

C’est une scène rare. Peut-être même unique. Elle se déroule mardi dernier devant la gare de Przemysl, tout au sud de la Pologne, à la frontière avec l’Ukraine. Depuis le début de l’invasion russe, les réfugiés ukrainiens y arrivent chaque jour par dizaines de milliers, à un point tel qu’il faut parfois plusieurs jours de file avant de pouvoir franchir la frontière.

Devant la gare, le maire de la ville est accompagné de Matteo Salvini, le sénateur italien d’extrême droite. Le leader du parti "La Lega" se trouve là dans le cadre d’une opération humanitaire : permettre à des réfugiés ukrainiens de prendre un car qui va les emmener dans le nord de l’Italie, où ils seront accueillis.

Sentant la possibilité d’un joli coup médiatique à jouer et peut-être d’une tribune internationale, l’ex-ministre italien de l’Intérieur, qui s’est pourtant beaucoup fait remarquer par son attitude radicale vis-à-vis des réfugiés, est donc venu à Przemysl avec le projet d’aller jusqu’à la frontière pour y accueillir lui-même quelques réfugiés. Sans le moindre doute, cela fera de très belles images, et à propos d’image, celle de Matteo Salvini ne pourra forcément être que grandie, magnifiée par cet acte incontestablement généreux.

Lorsqu’il prend la parole, Wojciech Bakun, le maire de Przemysl, commence d’ailleurs par remercier l’Italie : "Nous recevons beaucoup d’aide de l’Italie. Nous voudrions exprimer notre plus profond respect à tous les citoyens italiens, aux entreprises italiennes et à l’organisation qui nous soutient".

"Aucun respect pour vous"

C’est à partir de ce moment-là que la scène prend une dimension totalement extraordinaire. Et tout aussi inattendue, du moins dans le chef de Matteo Salvini…

"En même temps", poursuit donc le maire Przemysl, "j’ai une remarque personnelle à M. le sénateur Salvini. J’ai un cadeau ici, je voudrais que nous le portions ensemble aux réfugiés sur la frontière, monsieur le sénateur, pour voir ce que votre ami Poutine a fait"

Et Wojciech Bakun sort alors de sa veste un tee-shirt blanc sur lequel figure un portrait de Vladimir Poutine, un tee-shirt que Matteo Salvini portait fièrement sur la Place Rouge en 2014 lorsqu’il s’y est fait photographier, mais aussi au Parlement européen. "Pour voir quelle personne vous appelez votre ami ", ajoute encore le maire polonais, "ce que cette personne a vraiment fait à ces gens, les gens qui traversent la frontière ici au nombre de 50.000 par jour. Je voudrais vous demander d’aller au centre de réfugiés si vous portez ce T-shirt. S’il vous plaît".

D’abord interloqué, Matteo Salvini essaie d’argumenter, de dire qu’il est venu pour sauver des gens, des femmes, des enfants.

Mais le maire polonais reste inflexible. Lui, visiblement, n’a pas oublié ni digéré la proximité du leader italien d’extrême droite avec le maître du Kremlin. ”Des hommes comme lui, qui ont à cœur l’intérêt de leurs propres citoyens, il en faudrait des dizaines”, a même dit un jour Matteo Salvini à propos de Poutine.

La fin de la séquence est très forte : le maire de Przemysl dépose le tee-shirt sur les micros, et lâche cette dernière formule, en anglais dans le texte : "No respect for you, thank you".

Un photographe italien va alors s’adresser lui à Matteo Salvini : "Bouffon, rentre chez toi". L’humiliation est totale.

AFP or licensors

L’extrême droite européenne fascinée par Poutine

Depuis qu’il a décidé d’envahir l’Ukraine, Vladimir Poutine est forcément devenu infréquentable. Mais ce n’était absolument pas le cas auparavant. Et s’ils en avaient l’occasion, de nombreux dirigeants de partis d’extrême droite s’affichaient fièrement avec le président russe.

"Il y a eu ces dix dernières années un vaste mouvement, dans les droites radicales européennes, de rapprochement avec Vladimir Poutine et le parti Russie unie, qui est au pouvoir à Moscou" explique Jean-Yves Camus, politologue, chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), spécialiste des nationalismes et extrémismes en Europe.

"Le parti AFD en Allemagne et le FPÖ en Autriche ont signé des protocoles d’accord avec Russie Unie. Un certain nombre de partis se sont aussi rapprochés financièrement du Kremlin ou d’oligarques proches du Kremlin pour trouver des ressources. Cela pouvait être des oligarques dirigeant des fondations ou, comme dans le cas du Rassemblement national de Marine Le Pen, des banques, qui prêtaient de l’argent."

"On a commis une erreur en mettant d’abord en avant la proximité financière avant de regarder la proximité idéologique, parce qu’au fond la proximité financière découle de la proximité idéologique, et non pas l’inverse", continue-t-il. "C’est parce que vous trouvez que le régime de M. Poutine est le modèle que vous souhaiteriez imiter que vous vous rapprochez de lui et qu’ensuite vous avez la possibilité d’obtenir un prêt ou une aide et non pas parce que vous êtes à court d’argent et que vous sollicitez à peu près n’importe qui et qu’ensuite vous vous faites le propagandiste de Vladimir Poutine. Il y a réellement une fascination dans les droites radicales pour le modèle de démocratie verticale incarnée par Vladimir Poutine."

AFP or licensors

Le calcul politique de Poutine

Politologue au Crisp et chargé de cours invité à l’UC Louvain, Benjamin Biard précise quant à lui que Vladimir Poutine y trouvait lui aussi un certain intérêt. "Cela lui permettait, si pas de fragiliser l’Union européenne, tout au moins de la déstabiliser, toujours dans une perspective géopolitique, et notamment dans sa relation avec les Etats-Unis."

"Il souhaite aussi, même si c’est évidemment plus compliqué depuis quelques semaines, entretenir et privilégier de nouvelles relations entre la Russie et l’Europe au sens large et singulièrement l’Union européenne", ajoute-t-il. "Et là où on voit que la majeure partie des formations traditionnelles exprime une certaine réticence à cet égard, il trouve aussi, au-delà du fait que c’est pour lui une opportunité de déstabiliser l’Union européenne, des acteurs et des partenaires potentiels à travers ces formations d’extrême droite, et pas seulement d’extrême droite d’ailleurs, avec lesquelles il y a ce partage d’un fond idéologique."

Poutine, le modèle

Selon Jean-Yves Camus, la Russie symbolise aux yeux des formations d’extrême droite et de droite radicale un contre-pouvoir à ce qu’ils considèrent comme l’omnipotence des Etats-Unis.

"Il ne faut pas oublier que les droites radicales européennes sont, dans l’ensemble, assez antiaméricaines. Cela a un peu bougé lorsque Donald Trump est arrivé au pouvoir, notamment chez les plus radicaux des partis d’extrême droite. Mais les Etats-Unis, cela reste ceux qui ont vaincu l’Allemagne nazie et le fascisme italien. Et puis c’est le symbole du melting-pot, de la société multiraciale, des grands intérêts économiques, de la grande banque, d’une communauté juive puissante dont ils s’imaginent qu’elle oriente la politique intérieure et extérieure du pays, bref, il n’y a pas un grand amour pour les USA."

"Et puis la Russie représente pour eux l’Europe traditionnelle, celle qui n’a pas abandonné ses valeurs, que sont la famille traditionnelle – il n’est pas question de mariage homosexuel en Russie – le patriotisme, la volonté de puissance, le retour de la religion, après 70 ans de communisme, l’osmose qui existe, au moins en surface, entre l’Etat et la religion orthodoxe. Toutes ces valeurs dont les extrêmes droites considèrent que nous les avons trahies et abandonnées en Europe."

Rester en phase avec l’opinion publique

Dès le lendemain de l’invasion russe, les différents responsables politiques qui ne cachaient pas leur proximité avec Poutine n’ont pas vraiment eu d’autre choix que de faire marche arrière, particulièrement en France, puisque se profile l’élection présidentielle.

"On a en effet observé un retirement total qui s’explique de différentes manières", précise Benjamin Biard, "mais la principale, c’est d’être au diapason avec l’opinion publique européenne, qui est très nettement favorable à soutenir l’Ukraine dans le cadre de cette guerre. Cela coûterait aux formations qui classiquement s’affichent proches de Vladimir Poutine et de son régime de ne pas remettre en cause la responsabilité russe et un certain nombre d’autres éléments derrière, dans le contexte actuel."

"Cela dit, comme la majorité des responsables d’extrême droite en Europe, Tom Van Grieken en Belgique, Marine Le Pen en France ou Eric Zemmour, même s’il y a eu quelques hésitations, ont souligné la responsabilité russe, 'honteuse' comme cela a été dit, mais ils contrebalancent leur discours avec des propositions visant à s’opposer ou tout au moins à demander des nuances dans les sanctions appliquées à l’égard de la Russie de la part de l’Union européenne. Il y a donc, sinon un double discours, une volonté de trouver un équilibre dans un discours plus classique, plus traditionnel de leur part et puis un discours aujourd’hui qui doit tenir compte de la réalité et des événements actuels."

Personne ne peut dire aujourd’hui comment va évoluer la situation et moins encore comment elle va se terminer. Ce qui fait peu de doute, en revanche, c’est que la proximité avec l’homme qui restera dans l’histoire comme celui qui a déclenché cette guerre se révèle bien embarrassante.

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