Chronique littérature

"Au large" de Benjamin Myers, un roman "so british" qui nous incite à célébrer la vie, les plaisirs et ses chemins de traverse

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31 mars 2022 à 09:12Temps de lecture2 min
Par Sophie Creuz

Sophie Creuz nous apporte un roman anglais qui sent les embruns et nous emmène "Au large" avec Benjamin Myers. 

Ce roman, à la couverture colorée, a été écrit à la main, avec un bic et du papier dans des bibliothèques, nous dit l'auteur, qui rend hommage aux passeurs de mots. C'est un livre qui tranche aussi par son allant : il est résolument, volontairement, généreux et porteur. Un livre que l'on pourrait facilement proposer aux élèves de secondaire, parce qu'à l'évidence il est écrit pour eux.

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Donner le goût de vivre et de s'inventer

Le personnage principal à seize ans, c'est un fils de mineur du Yorkshire, destiné à descendre lui aussi dans le puits et en attendant, il décide de parcourir à pied ce Nord de l'Angleterre pour pousser jusqu'à la mer, voir autre chose que la grisaille de sa petite ville. Nous sommes juste après la Seconde guerre mondiale et l'ambiance est morose, il paraît difficile d'envisager un avenir radieux alors que sur les sentiers de campagne, le printemps ne lésine pas sur les floraisons, les insectes, la profusion d'une nature dont le jeune homme se rempli les yeux, plus rarement l'estomac. Jusqu'à ce qu'il tombe sur une maison dissimulée par la végétation où réside... une sorcière ? Non, une bonne fée qui picole sec et jure comme un charretier.

Le jeune homme est donc en pleine montée de sève. Cette vieille dame indigne est manifestement brossée par l'auteur pour être incarnée à l'écran par une de ces stars qu'on affectionne, une Maggie Smith, une Fiona Shaw ou une Julie Walters. 

C'est une forte personnalité anticonformiste et attachante qui va dégrossir le jeune homme tout en l'engraissant par ses bons petits plats quand les Anglais en sont encore aux tickets de rationnement. Mais elle va le nourrir aussi de lectures, de Walt Whitman, de DH. Lawrence, l'auteur de "Lady Chatterley", des sonnets de Shakespeare en l'éveillant à l'audace et à la liberté.

Tout cela est trop voulu, c'est entendu, cette éducation déliée au grand air, qui fait leçons de choses d'un rien. Mais c'est archi sympathique, bienveillant et tonique.

Un roman "so british"

Jusque dans la confrontation des classes sociales, du langage, des accents, de l'accès aux études, qui sont en Grande-Bretagne des barrières sociales encore plus marquées que chez nous. Cette vieille excentrique très fortunée va aider notre péquenot, qui, en retour, lui rend de menus services, et comme dans "Le Club des Cinq", va l'aider à exhumer son passé, à dénicher un trésor enfoui et prolonger la perte d'un amour perdu. Un amour saphique, qui passe comme une lettre à la poste, et ne fait l'objet d'aucun commérage. Là aussi message reçu cinq sur cinq.

Les plaisirs, la poésie et l'émancipation, sont le cœur de ce roman - avec le cognac auquel le jeune homme renoncera sagement pour le thé d'ortie, plus diurétique.

Voilà donc un roman écrit à la ligne claire aux vertus pas seulement diurétiques mais apaisantes - malgré son pessimisme lucide sur notre siècle - et qui incite à savourer les échanges intergénérationnels, à dévorer les livres à la lampe tempête, à bivouaquer dans nos campagnes et à célébrer la vie, les plaisirs et les chemins de traverse avec la générosité de ce roman "feel good". A déguster avec un scone aux myrtilles et le breuvage de votre choix si l'infusion d'ortie vous tente modérément.

" Au large " de Benjamin Myers, traduit de l'anglais par  Madaleine Nasalik, parait aux éditions du Seuil.

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