Au Mali : lorsque les violences faites aux femmes sont tues, la danse comme une thérapie

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25 déc. 2021 à 06:59Temps de lecture3 min
Par Patricia Huon

Ma mère, est-ce que vous avez déjà vu une fille être violée ? ", lance une adolescente d’une voix monocorde, en s’avançant vers le devant de la scène. L’espace " Pas à Pas ", situé dans un quartier populaire de Bamako, la capitale malienne, est un lieu d’expression, où les tabous peuvent être brisés. Il est géré par Fatoumata Bagayoko, 30 ans, une danseuse engagée, qui utilise son art pour ouvrir la discussion sur les violences faites aux femmes et aux filles : les mutilations génitales, le viol… Autant de problématiques qu’elle aborde, avec ses élèves, dans des chorégraphies où se mêlent mouvements contemporains, danses traditionnelles maliennes, et textes énoncés à voix haute.

Fatoumata a imaginé, et présenté au Mali et sur des scènes européennes, un courageux solo, où elle évoque son excision. " Parler de ce que j’ai vécu, en dansant, était pour moi une manière de sensibiliser ma communauté, puis le monde, afin que l’on abandonne cette pratique qui abîme la vie des jeunes filles, explique-t-elle. Mais j’ai aussi compris que cela me permettait, enfin, de parvenir à mettre des mots sur cela ". Le Mali n’a pas de loi qui interdit l’excision, près de 90% des femmes y ont subi des mutilations génitales.

Leur donner confiance en elles

Le quartier où vit Fatoumata, surnommé " la Cité des cheminots ", n’y fait pas exception. En 2012, elle crée la compagnie de danse " Jiriladon ". " En bambara, cela signifie 'un arbre qui pousse sur un autre arbre', dit-elle. Une manière de dire que nous sommes les fruits de nos ancêtres ". Parmi les adolescentes avec qui elle travaille, la grande majorité ont été excisées, beaucoup ont vécu d’autres expériences brutales, certaines continuent de subir des violences au sein de leur famille.

Selon le Ministère de la femme, de l’enfant et de la famille, 85% des femmes au Mali ont été victimes de violences basées sur le genre. Fatoumata décide d’ouvrir le débat, de laisser les jeunes danseuses avec qui elle travaille, raconter leurs propres histoires, leurs propres douleurs. Maintenant, je leur laisse la scène, pour qu’elles s’expriment", dit-elle. "Mon approche, c’est de leur donner confiance en elles, de leur apporter une joie de vivre avec la danse ".

Patricia Huon / RTBF

J’espère que notre travail va faire réfléchir le public

Les traumatismes sont profonds. Lorsqu’on te fait du mal, tu as de la rancœur, tu n’as pas le moral. Mais tu ne sais pas à qui en parler ", dit Khadi, une jeune fille de 17 ans. Le mari de sa grand-mère, avec qui elle vit suite au divorce de ses parents, a abusé d’elle à plusieurs reprises. " Si je raconte ça, on va me chasser de chez moi. Ma grand-mère m’a déjà enfermée et elle m’a menacée avec un couteau. Elle dit que je cours après son mari ", dit-elle.

Souvent, les adolescentes ne savent pas quoi faire du fardeau qu’elles portent. S’il existe des lois qui punissent les violences sexuelles, les femmes sont encore stigmatisées lorsqu’elles brisent le silence. Le manque de structures d’accueil où trouver refuge est un autre problème. " J’espère que notre travail va faire réfléchir le public ", dit Khadi. "Si les gens qui nous voient danser comprennent, et que ça joue sur leur conscience, ça va amener plus de changement ".

Nous voulons aussi être des moteurs, des messagers

Khadi travaille avec Fili, une autre jeune fille de 17 ans, sur une chorégraphie sur le viol. " Quand une femme est violée, on dira que c’est elle qui a été mal éduquée. Ou on la blâmera parce qu’elle dévoile publiquement des histoires de famille, dit-elle. C’est pour ça qu’on n’en parle pas. Mais raconter avec des gestes, c’est plus facile ".

La danse est pour elles une échappatoire, un moyen d’expression par le corps, quand les mots sortent difficilement. Une forme de thérapie. Je fais cela pour elles, pour qu’elles puissent évoquer leurs problèmes. Mais nous voulons aussi être des moteurs, des messagers, au sein de notre pays, dit Fatoumata. Evoquer une situation, créer la discussion, cela peut apaiser et aider à trouver des solutions ".

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