Belgique

Aurore Kesch, Vie féminine : "Je suis optimiste sur la puissance des femmes"

Aurore Kesch, présidente de l’asbl Vie féminine revient sur l’année 2022.

© RTBF – Cristian Abarca

28 déc. 2022 à 06:00Temps de lecture5 min
Par Marie-Laure Mathot

Cinq ans après #MeToo, le droit des femmes et l’égalité des genres ont encore été au cœur de l’actualité cette année. Réforme du Code pénal avec, notamment, la notion de consentement, révolution iranienne, des femmes davantage touchées par la crise énergétique, les viols en Ukraine… nous n’arriverons pas à aborder tous les sujets avec Aurore Kesch, présidente de l’asbl Vie féminine malgré sa pensée arborescente.

C’est devant le Parlement wallon que cette philosophe de formation passionnée par l’éducation permanente nous donne rendez-vous. Non pas pour parler des scandales qui ont secoué l’hémicycle cette année ("Gardons notre énergie pour la consacrer aux femmes", nous dira-t-elle pendant l’entretien), mais tout simplement parce qu’il lui semble essentiel de faire entendre la voix des femmes dans la vie publique. Et de politiser des questions autrefois réservées à la sphère privée. À commencer par les violences intrafamiliales.

Quel évènement vous a particulièrement marquée en 2022 ?

"L’adoption du projet de loi-cadre sur les féminicides. C’est historique, c’est une première en Europe. Il permet de donner une définition au féminicide, des instruments de formation, des instruments de mesure. Jusqu’ici, c’est la société civile qui devait compter les féminicides. Aux alentours du 25 novembre, (la journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes, ndlr), 'on comptait nos mortes' tuées sous les coups d’un homme. Souvent un homme connu par la victime.

Ici, on parle entre autres des féminicides intimes : un meurtre d’une femme car c’est une femme par quelqu’un d’assez proche. Il y a aussi les féminicides indirects comme les suicides. On les constate sur le terrain : des femmes qui se donnent la mort car elles sont victimes de violence et ne trouvent pas d’autres voies pour s’en sortir. C’est important car cette nouvelle définition tient compte d’un système de domination, le patriarcat et du continuum des violences que les femmes subissent dans ce système."

Un continuum ?

"Dans le cas des violences conjugales, ce n’est pas parce qu’une femme quitte le foyer qu’elle n’est plus victime. Par exemple, l’un des derniers féminicides de 2022, la maman et son enfant ne vivaient plus avec le père qui les a tués tous les deux. C’est exactement ce que l’on constate sur le terrain dans nos rencontres avec les femmes : elles ne s’appartiennent plus. Elles sont considérées comme un objet qui appartient à un autre.

La femme est là pour comprendre son homme

Et cela commence très tôt. Nous sommes socialisés quand on naît homme ou femme de manière très distincte et précise. Les filles sont éduquées à plaire, à ne pas dire non, à ne pas dire quand elles ne sont pas d’accord, 'il faut souffrir pour être belle'. Mais aussi à trouver l’amour, à rencontrer leur destin à travers la rencontre d’un partenaire et le fait d’avoir des enfants avec lui. On en arrive à une socialisation où la femme est là pour comprendre son homme, pour en prendre soin, pour se sacrifier pour lui. Et cela peut mener à une emprise.

Ainsi, les femmes que l’on rencontre et qui sont victimes de violences de la part de leur conjoint n’arrivent pas à les décoder car elles ne s’écoutent pas. Elles vont parler d’une gifle de temps en temps, elles vont dire qu’elles ne peuvent pas s’habiller ou se maquiller comme elles le souhaitent, elles pleurent beaucoup, elles ne voient plus beaucoup de monde car elles vivent le grand amour avec leur mari… ce sont des signaux d’alarme pour nous.

Sortir de la notion de 'conflit interpersonnel'

Et ce doit être des signaux d’alarmes pour toutes les institutions : la justice, le CPAS, la police… C’est là que cette loi-cadre est intéressante : elle insiste aussi sur la prévention en formant les juristes, les agents de police, les magistrats etc. On va évaluer les risques et le système dans lequel la femme évolue. On va relier les faits entre eux, ce qui permet de sortir de la notion de 'conflit interpersonnel' et de penser les choses comme faisant partie d’un système. De ce fait, la prise en charge est totalement différente."

Trouvez-vous que l’humanité est dans un moment charnière ?

"Oui, car d’une part, nous vivons une multitude de crises. Nous sommes fragiles de tous côtés et cela peut être l’amorce d’un changement. Il y a donc une opportunité. Et d’autre part, on peut apporter une réponse via le féminisme car il est davantage à l’avant de l’actualité qu’auparavant, je dirais presque 'à la mode'. Et ça peut aider les femmes à dire quand ça ne va pas et à décoder les situations dans lesquelles elles se trouvent."

#MeToo a cinq ans. Le mouvement a-t-il contribué à cela selon vous ?

"Oui mais il faut aller plus loin. Parce que ce n’est pas parce qu’on a conscience d’un problème qu’on le résout. On le voit dans nos rencontres avec les femmes. On décode ce qu’elles vivent, on met les mots, mais il faut ensuite opter pour des stratégies. Parfois toutes petites mais qui permettent de dire non, de donner leur opinion sur des sujets où elles ne se sentent pas légitimes.

C’est incroyable de voir le déficit d’estime que les femmes ont d’elles-mêmes

C’est incroyable de voir le déficit d’estime que les femmes ont d’elles-mêmes. Elles pensent que leur pensée est bête ou ne trouvent pas la place pour la formuler. C’est ça l’enjeu de l’éducation permanente : montrer à ces femmes que ce qu’elles ont à dire est légitime et important. Qu’elles ont leur place dans la société. Qu’elles ont du potentiel malgré tout ce qu’on leur a fait croire depuis toutes jeunes. Quand on est femme, le patriarcat nous fait très vite sentir qu’on n’est pas à notre place, qu’on n’est pas crédible ou légitime pour faire entendre notre voix. À l’école, à l’université, au travail… des lieux publics au privé, le système dicte aux femmes la place qu’elles doivent avoir, comment elles doivent se comporter et s’habiller."

Est-ce que vous êtes optimiste, réaliste ou pessimiste pour l’avenir ?

"Réaliste, je suis obligée de l’être au quotidien pour bosser avec les femmes. Pour le futur, je suis à la fois optimiste et à la fois pessimiste.

Les favorisés n’ont aucun intérêt à perdre leurs privilèges

Pessimiste sur le timing. Même s’il y a une prise de conscience, pour déconstruire tout le monde, femmes comme hommes, politique comme économique, les systèmes de dominations… ça va prendre des plombes. Les favorisés n’ont aucun intérêt à perdre leurs privilèges.

C’est hallucinant comme les femmes peuvent être fortes

Optimiste sur la puissance des femmes. Dès qu’on met des femmes ensemble et qu’on crée des conditions de solidarité politique, c’est hallucinant comme les femmes peuvent être fortes, rapides. Mais elles doivent s’en rendre compte car le patriarcat ne nous a pas appris à être solidaires entre nous."

Si vous pouviez formuler un vœu pour 2023, ce serait lequel ?

"La solidarité concrète. Mon vœu, c’est que chacune puisse se sentir assez à l’aise, en sécurité pour prendre la parole. Qu’on se soutienne les uns, les unes les autres pour cela. Par un regard, une parole ou un silence. Laisser la parole à tout le monde en réunion professionnelle, même à ceux et celles qui bégayent ou cherchent leurs mots, ne pas couper le propos d’une femme qui parle. Ce que je nous souhaite, ce sont ces petits gestes qui font la différence. Les femmes, on les enfonce vraiment vite. Je nous souhaite de nous aider à prendre notre place."

 

Inscrivez-vous aux newsletters de la RTBF

Info, sport, émissions, cinéma...Découvrez l'offre complète des newsletters de nos thématiques et restez informés de nos contenus

Sur le même sujet

Articles recommandés pour vous