Littérature

Aux États-Unis, les livres censurés trouvent refuge dans des bibliothèques de résistance

© NurPhoto / Getty Images

24 mars 2022 à 13:56Temps de lecture3 min
Par AFP

"Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur", "La Servante écarlate", "Maus"…La liste des livres qui ont été interdits ces derniers mois dans certaines écoles et bibliothèques américaines ne cesse de s’allonger. Une petite bibliothèque du Maine est entrée en résistance pour contrecarrer l’action des lobbies conservateurs, en accueillant les ouvrages victimes de la "cancel culture".

Si vous vous rendez dans une école aux États-Unis, il y a fort à parier que vous ne trouverez pas "George" d’Alex Gino ou encore "Speak" de Laurie Halse Anderson. Ces romans sont ce que la presse américaine appelle des "banned books", des livres supprimés d’un programme scolaire ou des rayonnages d’une bibliothèque à la suite d’une plainte de parents. Beaucoup dénoncent des faits de racisme ou défendent la cause LGBTQ.

Mais les prétextes sont multiples pour censurer des ouvrages comme "Beloved" de Toni Morrison, "La haine qu’on donne" d’­Angie Thomas ou encore "All American Boys" de Jason Reynolds et Brendan Kiely. Quelle n’a pas aussi été la surprise du dessinateur de bande dessinée Art Spiegelman d’apprendre, en janvier dernier, que "Maus", son chef-d’œuvre sur la Shoah, ne sera plus étudié par les élèves de 4e d’un collège du Tennessee. Tout ça pour une dizaine de gros mots et une illustration de femme nue.

C’est loin d’être un cas isolé. L’Association des bibliothèques américaines (ALA) révèle ainsi avoir répertorié 330 cas d’interdiction de livres de septembre à novembre dernier, soit davantage que les 156 recensés en 2020. "Ces derniers mois, certaines organisations ont avancé la proposition selon laquelle les voix des personnes marginalisées n’ont pas leur place sur les étagères des bibliothèques. À cette fin, elles ont lancé des campagnes exigeant la censure des livres et des ressources qui reflètent la vie des personnes homosexuelles, queer ou transgenres ou qui racontent l’histoire de personnes noires, indigènes ou issues de minorités ethniques", a déclaré l’ALA dans un communiqué officiel. "Nous nous opposons à la censure et à tout effort visant à contraindre la croyance, à supprimer l’opinion ou à punir ceux dont l’expression ne se conforme pas à ce qui est considéré comme orthodoxe dans l’histoire, la politique ou la croyance".

Entrer en résistance

L’Association des bibliothèques américaines n’est pas la seule à entrer en résistance face à la censure des livres. Une petite bibliothèque de l’île de Matinicus, à 30 kilomètres de la côte du Maine, s’est donné pour mission d’accueillir sur ses étagères tous les ouvrages qui ne sont plus les bienvenus dans certains États conservateurs. Parmi eux, des classiques comme "Les raisins de la colère" de John Steinbeck et "Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur" de Harper Lee, mais aussi "Et avec Tango, nous voilà trois !" de Justin Richardson et Peter Parnell. Ce livre pour enfants raconte comment deux manchots mâles du zoo de Central Park décident d'"adopter" un œuf abandonné. Une histoire vraie qui n’a pas plu à certains parents et membres des conseils d’école puisque l’ouvrage a figuré en tête de la liste des 10 livres les plus contestés de l’ALA entre 2006 et 2010.

Il est en tout cas le bienvenu dans la bibliothèque de l’île de Martinicus. "Nous achetons des livres interdits afin de prendre publiquement position contre cette tendance à la censure des livres. Pour dire : "Si vous ne voulez pas de ce livre dans votre bibliothèque, nous le voulons dans la nôtre", a déclaré Eva Murray, une autrice qui a contribué au lancement de sa bibliothèque municipale de l’île, au Bangor Daily News. Il faut dire qu’il règne une atmosphère de tolérance dans cette bourgade où vivent une centaine de personnes à l’année. "Nous sommes dans une position privilégiée pour dire que nous ne prohibons aucun livre et que nous accueillons même les suggestions de lecture des gens", a affirmé Eva Murray.

Si cette vague de censure de livres inquiète Outre-Atlantique, elle a toutefois un effet positif. Les Américains ont tendance à se ruer sur les "banned books" qui font les gros titres de leur presse locale et nationale, en guise de contestation. La preuve : "Maus" d’Art Spiegelman figure dans le palmarès des livres les plus commandés sur Amazon depuis le début de l’année. Un beau pied de nez aux censeurs.

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