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Les Grenades

Ava Cahen, la relève cannoise

Ava Cahen, la relève cannoise
20 mai 2022 à 11:575 min
Par Elli Mastorou pour Les Grenades

Section parallèle du Festival de Cannes, la Semaine de la Critique naît en 1962, à l’initiative des journalistes ciné du Syndicat Français de la Critique. Présentant uniquement des premiers et deuxièmes films, cette section vise à révéler les futures grand·es du cinéma français et international – c’est notamment là qu’ont débuté Jacques Audiard, Rébecca Zlotowski, Ken Loach, ou encore Julia Ducournau, Palme d’Or l’an dernier pour Titane.

Se déroulant du 18 au 26 mai, la 61ème édition sera aussi la première d’Ava Cahen, journaliste et critique cinéma, en tant que déléguée générale. Les Grenades ont profité de l’occasion pour discuter de son parcours, de comment concilier ses valeurs artistiques et politiques – et surtout le programme, teinté de belgitude, de cette année.

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A 36 ans, vous êtes la deuxième femme et plus jeune déléguée générale de l’histoire de la Semaine de la Critique. Quel a été votre parcours jusqu’ici, et votre rapport au cinéma ?

Le cinéma était une évidence pour moi depuis toujours. J’ai fait des études d’Art du Spectacle, spécialisée en cinéma. C’est là que j’ai été piquée par le ‘virus’ de la critique, qui ne m’a plus quittée. Très vite, j’ai eu envie d’écrire dans des magazines, dans les journaux, analyser, décrypter les images… Ça a commencé avec ClapMag.com, un site internet, qui est devenu un magazine. J’ai exercé ensuite en radio, en télé, et j’ai aussi co-fondé FrenchMania, un magazine et site sur le cinéma français et francophone. J’ai également enseigné à l’université, pour transmettre cette passion. En 2016, j’ai intégré le comité de sélection de la Semaine de la Critique – c’était en 2016, l’année de Grave de Julia Ducournau, donc j’ai été bien accueillie (rires). J’ai passé cinq années incroyables aux côtés de Charles Tesson, mon prédécesseur, et de son comité. Et que le Syndicat Français de la critique décide d’élire une jeune femme pour lui succéder, je trouve que c’est un super signal envoyé par mes collègues. Ce que je trouve beau, c’est que j’ai été accueillie telle que je suis : pour ce que j’incarne, pour mes valeurs. Et puis à la Semaine de Le Critique, on s’intéresse justement aux premiers et deuxièmes films, soit à la jeune génération.

Le fait d’être une jeune femme, pour moi, c’est une force. J’espère que ça donne de l’espoir

Quelle place a le féminisme dans votre travail ? Comment combinez-vous vos valeurs cinéphiles et vos valeurs féministes ?

Bonne question. On a tous·tes besoin de modèles, et c’est vrai que la critique de ciné et le métier de programmateur de festivals a longtemps été essentiellement masculin. Du coup, le fait d’être une jeune femme, pour moi, c’est une force. Et j’espère du fond du cœur que ça va donner de la force et de l’espoir à toutes les futures jeunes critiques et programmatrices. Ce n’est pas anodin si j’ai pris des jeunes femmes de moins de 30 ans dans mon comité : Marilou Duponchel (Les Inrocks, Trois Couleurs) et Pauline Mallet (Créatrice du média cinéma féministe Sorociné). Je trouve ça très beau d’avoir un équilibre paritaire dans mon comité, et aussi plusieurs générations, et que tout ce monde-là s’entende. Et enfin, mes années à travailler à la Queer Palm (le prix LGBT + du Festival de Cannes, NDLR) ont infiniment compté pour moi et m’ont permis de mettre des mots sur mon féminisme, sur mes revendications et mes luttes.

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Cette année, dans la Sélection Officielle du Festival de Cannes, sur 21 films, seulement 4 femmes concourent pour la Palme d’Or. A la Semaine de la Critique, sur 11 films, il y a 5 femmes et 6 hommes. Dans quelle mesure c’est facile de construire une sélection paritaire ?

Il y a encore quelque temps, c’était un vrai défi – d’une certaine manière, il y avait presque insidieusement une politique de quotas qui devait être mise en place pour y arriver. Aujourd’hui, ce dont je me rends compte en recevant les films, c’est qu’on y arrive presque, à la parité. On n’est pas loin. Et c’est vrai que cette année ça se voit, autant dans le long que le court-métrage. On sent qu’il y a des choses qui bougent, l’écosystème de l’industrie du cinéma est en train de s’ouvrir à la jeune génération, donc peut-être que tout naturellement les choses vont se passer. Je suis optimiste, il faut l’être, parce qu’on a toutes besoin de s’encourager, de se serrer les coudes. On aura les chiffres pendant le festival, et on communiquera dessus, parce qu’à la Semaine on a signé une charte avec le collectif 50/50 en 2018, et on s’engage à les donner.

On laisse entrer les monstres. Ceux qui font peur, comme les beaux.

Une 61ème édition avec un peu de Belgique présente aussi ! Parlez-nous d’abord de l’affiche de cette année, signée par notre compatriote la photographe Charlotte Abramow

J’ai eu un coup de foudre pour le travail de Charlotte, que j’ai découvert via les clips d’Angèle. Je l’ai suivie sur les réseaux sociaux, et j’ai vu sa sensibilité pop, ce travail sur les corps féminins, les corps robustes – parce que le féminin passe par plein de représentations. C’est pour toutes ces raisons que j’ai saisi l’occasion de travailler avec elle. On lui a soumis différents films d’éditions précédentes de la Semaine de la Critique, qu’elle a visionnés, et il y a eu une évidence avec Sous le ciel d’Alice de Chloé Mazlo, un film qui invite à la rêverie, à l’amour… On trouvait ça très beau qu’elle choisisse ce premier film réalisé par une femme, et en le projetant sur ce corps féminin ; de dire que le corps est un temple, comme le cinéma est le nôtre. Charlotte Abramow a fait siennes toutes les valeurs de la Semaine, et je suis absolument séduite par le résultat.

© Tous droits réservés

En compétition ensuite, on trouve le film belge ‘Dalva’ d’Emmanuelle Nicot.

Dalva fait partie de ces films où dès que le générique de fin a commencé, on s’est levés d’un coup pour applaudir ! C’est un film qui aborde la maltraitance de l’enfance, un sujet difficile, et il l’aborde avec une grande finesse, tant dans l’écriture que le portrait de cette jeune femme. On est aux côtés de Dalva en permanence, et avec les moyens du cinéma, il nous fait vivre l’expérience qu’elle vit, sans jamais juger personne. C’est vraiment un film sur l’amour, et le monde, selon Dalva. Ça me fait penser à la justesse du regard de Laura Wandel l’an dernier avec ‘Un Monde’, ou encore au cinéma de Lukas Dhont (‘Girl’en 2018, et cette année en Sélection Officielle avec ‘Close’, NDLR), dans le geste, la simplicité, le fait d’être aux côtés des personnages. Emmanuelle Nicot s’inscrit dans ce paysage de cinéma où on casse les clichés, on rompt avec le déterminisme, et je trouve ça fort.

Dalva, Emmanuelle Nicot.
Dalva, Emmanuelle Nicot. © Tous droits réservés
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Comment se passe la collaboration avec la Belgique, en termes de sélection ?

On a un travail de prospection concret sur le territoire belge, on est en bonne entente avec les festivals de cinéma. Et tous les films belges qu’on nous présente sont vus à Paris dans la salle de cinéma du Centre Wallonie-Bruxelles (4ème arrondissement, NDLR) dirigé par Stéphanie Pécourt et dont la programmation cinéma est assurée par Louis Héliot. La Belgique a toujours été un territoire dynamique, et on a souvent craqué pour des films belges – déjà en 1993 avec ‘C’est arrivé près de chez vous’, et plus récemment en 2021 avec 'Rien à Foutre' d’Emmanuel Marre et Julie Lecoustre.

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Pour terminer, un film ou un·e cinéaste fétiche ?

Julia Ducournau. Toute sa filmo, je l’ai dans la peau. Son discours de Palme d’or de l’an dernier, ce "merci de laisser entrer les monstres", je l’ai pris pour moi aussi (rires). Et on fait pareil cette année à la Semaine : on laisse entrer les monstres. Ceux qui font peur, comme les beaux.

61ème Semaine de la Critique, Festival de Cannes. Du 18 au 26 mai.

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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