RTBFPasser au contenu
Rechercher

Economie

Aviation : la nouvelle taxe d’embarquement est-elle efficace ? Le point une semaine après son entrée en vigueur

08 avr. 2022 à 09:39 - mise à jour 09 avr. 2022 à 15:29Temps de lecture4 min
Par Philippe Antoine

Voici une semaine ce vendredi que la taxe embarquement est d’application en Belgique. Concrètement, les passagers qui prennent l’avion en Belgique doivent désormais payer un supplément qui s’élève à 2, 4 ou 10 euros selon la destination. Dans une réaction commune, les compagnies aériennes belges Brussels Airlines, TUI et Air Belgium ont estimé – avant même son entrée en vigueur – que cela va représenter une charge financière supplémentaire de 5 millions d’euros pour le secteur aérien belge. Mais les compagnies belges ne sont évidemment pas les seules à être concernées.

Directeur des politiques au sein de l’association Airlines for Europe qui représente 60 compagnies européennes et transporte 75% des passagers européens, Laurent Donceel estime qu’il est encore trop tôt pour chiffrer les effets et l’impact sur les ventes de billet. Mais sa réaction à la mise en application de cette nouvelle taxe est à la fois sans surprise et sans détour : "Le timing de cette proposition ne peut pas être pire. Le secteur aérien a perdu 2 clients sur 3 au cours des deux dernières années. Autrement dit, on transportait 750 millions de passagers par an, et on en a perdu 500 millions. On a l’impression que le secteur est au sol, et qu’on lui donne un coup de pied supplémentaire. Cette mesure n’aurait pas pu arriver à un pire moment ".

D’autant qu’après deux ans de restrictions de voyage dues au Covid-19, il n’est pas impossible que, comme cela a été le cas en 1991 lors de la guerre du Golfe, les passagers et touristes asiatiques et américains évitent l’Europe à cause de la perception de proximité avec le conflit en Ukraine.

Une mesure spécifiquement belge

Ce qui surprend avant tout l’association des compagnies européennes, c’est le manque d’harmonie au niveau européen, ou plus précisément le caractère isolé de cette mesure spécifiquement belge : "Nous constatons que dans d’autres pays européens" dit Laurent Donceel, "des mesures sont prises pour permettre de soutenir et promouvoir les secteurs du tourisme et de l’Horeca, surtout dans les pays autour de la Méditerranée, où le tourisme est le premier pourvoyeur d’emplois, mais en Belgique, on va dans la direction opposée".

 

Pour l’expert aéronautique Waldo Cerdan, les effets de cette taxe de 2 à 10 euros ne vont pas décourager beaucoup de passagers : "Historiquement, la demande dans le secteur du transport aérien commercial présente une faible élasticité au prix alors qu’elle est extrêmement sensible aux aspects qui touchent à la sécurité/sûreté (risques d’accidents aériens, attentats…) et aux risques sanitaires (SRAS, COVID, ....). A titre d’exemple, malgré un doublement du prix du kérosène entre 2003 et 2005, la demande a connu une augmentation de 30% sur la même période. Aujourd’hui, après deux années de crise sanitaire et des perspectives économiques incertaines, la demande explose tout simplement parce que ceux qui peuvent se permettre de voyager éprouvent un véritable besoin de changer d’air. Autrement dit, la demande restera forte tant que les prix ne mettront pas en cause les ressources pour assurer le panier des besoins premiers".

Et l’expert aéronautique d’ajouter une formule dont il a le secret : " Une taxe de deux à dix euros pour un voyage en avion, au départ des aéroports belges, aura autant d’effet sur les émissions globales de gaz à effet de serre (GES) que trois glaçons jetés dans la mer sur le niveau moyen des océans".

L’association Airlines for Europe regrette aussi que la taxe ne fasse aucune distinction entre les compagnies qui font, ou pas, des efforts pour réduire leur empreinte carbone : "Cette taxe sur le ticket est en réalité la pire mesure que l’on puisse imaginer en termes de mesure destinée à limiter l’empreinte carbone du secteur aérien puisque l’on ne fait pas la différence entre les bons et les moins bons opérateurs. De la manière dont la taxe a été structurée, Il n’y a même pas une volonté d’inciter à améliorer la performance ou diminuer l’empreinte carbone" explique le directeur des politiques d’Airlines for Europe.

La tentation de prendre l’avion dans un pays voisin

Que ce soit en France, en Allemagne, au Luxembourg ou aux Pays-Bas, ce ne sont pas les aéroports qui manquent autour de la Belgique. Il est sans doute peu probable que les passagers qui doivent payer 2 euros supplémentaires par ticket soient tentés d’effectuer davantage de kilomètres pour éviter un aéroport belge.

Mais lorsque la taxe est de 10 euros… "Une certaine population et certains types de voyageurs qui sont plus sensibles au prix vont certainement chercher des alternatives ailleurs qu’en Belgique", estime Laurent Donceel. "Pour une famille de 4 personnes, il y aura un supplément de 80 euros si elle prend l’avion à Charleroi plutôt qu’à Francfort, Cologne ou à Maastricht. C’est précisément pour cela qu’il aurait fallu travailler au niveau européen".

​​​​​​​A quoi servira l’argent de cette taxe ?

C’est une autre question que se pose le secteur aérien, qui déplore de n’avoir pas obtenu les garanties qu’il réclamait. "Le narratif est environnemental" explique le directeur des politiques d’Airlines for Europe.

"Mais nous avions demandé une garantie de réinvestissement des revenus de cette taxe pour la décarbonisation de l’aviation, et nous l’attendons toujours, or c’est vraiment quelque chose d’essentiel pour nous. Le secteur aérien est l’un des plus difficiles à décarboner. Les besoins en termes d’investissements, de déploiement des biocarburants, des nouveaux types de moteurs, sont immenses. Le secteur n’est actuellement clairement pas au mieux de sa forme d’un point de vue financier, donc c’est vraiment essentiel de garder au sein du secteur les capacités financières pour pouvoir financer et déployer des futures technologies qui permettront de décarboner".

Waldo Cerdan quant à lui se demande s’il ne faudrait pas, pour que cette taxe d’embarquement soit réellement efficace et décourage les déplacements en avion sur une courte distance, augmenter de manière significative le prix de la taxe : "Ne pourrait-elle pas s’élever à 30, 40 ou 50€ ? Certaines études indiquent que pour obtenir un changement de comportement, la tonne de CO2 devrait être à 300 $ ce qui signifie qu’il faudrait taxer un voyage en avion, aller-retour, entre Bruxelles et Malaga à 200€".

Une telle mesure serait incontestablement spectaculaire et sans doute plus efficace qu’un supplément de 2 à 10 euros par voyage. C’est d’ailleurs un peu ce que redoutent les compagnies aériennes, qui ont bien compris qu’une fois le cadre d’une telle taxe mis en place, un prochain gouvernement pourrait être tenté d’y voir la possibilité de nouvelles recettes fiscales.

Sur le même sujet

Réchauffement climatique : des mesures "agressives" nécessaires pour l'aviation

Monde

La taxe sur l'embarquement dans un avion en vigueur dès ce 1er avril : qui est concerné?

Articles recommandés pour vous