Justice

Belges détenus en Syrie : Cassandra Bodart dans une impasse

03 oct. 2022 à 07:19 - mise à jour 03 oct. 2022 à 11:50Temps de lecture4 min
Par Sibel Ceylan et Stéphanie Lepage

Plusieurs années après la chute du groupe terroriste état islamique, des Belges sont toujours détenus dans les camps Syriens ou dans les prisons d’Iraq. La Belgique a organisé le retour d’enfants, certains avec leurs mères, mais pas d’hommes ni de femmes seules. Pourtant, certains souhaitent rentrer pour être jugés. C’est le cas de Cassandra Bodart, originaire de la région namuroise.

Cassandra Bodart est encore adolescente quand elle se convertit à l’Islam. Fuyant son foyer familial, elle cherche à se marier religieusement. Ce qu’elle fera à 3 reprises. Son premier époux, un homme de 40 ans n’était, selon elle, "pas assez dans la religion. Il venait du bled, il y avait des choses dans sa mentalité qui étaient étranges par rapport à ma culture". La jeune fille demande le divorce. Elle se marie peu après avec un second époux. Mais là encore "Ça n’allait pas du tout. Il était très violent, il ne travaillait pas". Elle fait finalement la rencontre d’un français d’origine algérienne qui l’emmène vivre avec lui en France. Elle a à peine 18 ans quand ils se marient.

L’homme émet l’idée de partir vivre dans un pays musulman et il décolle pour la Syrie. Elle le rejoindra quelques mois plus tard. "J’étais jeune, toute seule. J’ai cherché à lui plaire. J’ai commencé à le suivre aveuglément". Le couple vivra à la campagne, puis à Raqqa. En 2017, la ville est assiégée par les forces de la coalition occidentale. L’époux de Cassandra Bodart se fait exploser pour mourir en martyr. Elle est blessée à la jambe lors des bombardements de la ville, explique-t-elle. Les forces kurdes jugent qu’elle était une combattante et l’emprisonnent plusieurs mois. Elle rejoindra ensuite le camp de Roj, au nord-est de la Syrie, où elle vit détenue depuis 5 ans.

Depuis 2018, elle clame son désir de rentrer en Belgique.

"Je sais que j’ai fait une erreur"

La jeune fille d’aujourd’hui 27 ans vit dans des conditions difficiles, inhérentes à la vie en camp. Elle dit regretter ses choix. "Il n’y a pas un jour qui passe sans que je me dise pourquoi ? Qu’est ce qui m’a pris ? Je regrette ce que j’ai fait. Mais il y a une chose que je ne regrette pas, c’est l’expérience que j’ai vécue ici. Ça m’a fait mûrir plus que mon âge. A l’avenir, je sais que je ne devrai plus suivre les gens aveuglément."

Cassandra Bodart vit au jour le jour et végète. Elle aimerait pouvoir rentrer en Belgique et être jugée pour ce qu’elle a fait, ni plus ni moins. "Jai perdu assez de temps ici. J’ai compris la leçon et je pense avoir fait mes preuves pour montrer que j’avais changé et que j’étais prête à me réintégrer dans la société belge."

Des anciens membres du groupe terroriste état islamique sont détenus dans ce camp au nord-est de la Syrie.
Des anciens membres du groupe terroriste état islamique sont détenus dans ce camp au nord-est de la Syrie. © RTBF

Une politique au bénéfice des enfants uniquement

A plusieurs reprises ces deux dernières années, le Conseil National de Sécurité a pris la décision de rapatrier des enfants belges détenus dans les camps syriens. Certains sont revenus seuls, d’autres avec leurs mères. Des décisions de rapatriement qui ont traîné selon les associations de défense des droits des enfants qui ont milité de longs mois en faveur de ces retours en Belgique.

Aujourd’hui, le gouvernement fédéral le réaffirme, sa politique en termes de rapatriement reste identique : "elle se fait au bénéfice des enfants qui ne peuvent être les victimes des choix de leurs parents". "La Belgique n’a jamais eu pour politique de rapatrier des femmes seules".

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Une victoire judiciaire mais…

Depuis 2018, Cassandra Bodart et son avocat, maître Nicolas Cohen, mènent un combat judiciaire pour permettre son retour. "Nous avons demandé à la Belgique d’émettre des documents de voyage pour permettre à Cassandra Bodart de rentrer. Ce qui a été refusé par l’Etat belge. A ce moment-là, j’ai lancé la procédure judiciaire pour essayer de les obtenir, d’abord en référé, puis en première instance et enfin, en appel. Les juges ont refusé la demande."

Déboutés par la justice belge, ils se tournent alors vers le comité contre la torture de l’Organisation des Nations Unies qui leur donne finalement gain de cause en 2020. Le comité exige que la Belgique fournisse des documents administratifs d’identité et de voyage à Cassandra Bodart afin de permettre son rapatriement (par une ONG ou un état). Mais jusqu’aujourd’hui, la Belgique refuse d’exécuter cette décision. Les affaires étrangères estiment qu’un belge qui se rend en zone de conflit, n’a plus droit à l’aide consulaire.

"Nous sommes dans une impasse" constate Nicolas Cohen. "Nous sommes allés au plus haut niveau universel de droit et nous obtenons une décision que l’Etat belge refuse d’exécuter. C’est symbolique d’un état qui n’arrive pas à trouver une politique cohérente et qui est prêt, pour mener une prétendue lutte contre le terrorisme, à abandonner gens dans une situation reconnue comme étant dégradante. C’est vraiment très interpellant."

En Syrie, les forces kurdes ne disposent pas de moyen pour juger les anciens membres du groupe terroriste état islamique. Les prisonniers comme Cassandre Bodart y attendent un jugement qui ne viendra pas quand la Belgique, elle, est parfaitement compétente. "Si on veut être constructif, il faut assumer que pour lutter contre le terrorisme, il faut juger les gens. L’Etat belge, en laissant Cassandra Bodart dans un camp, fait tout sauf respecter l’état de droit."

5 femmes, 17 mineurs et 15 hommes belges sont encore détenus dans les camps syriens ou les prisons d’Iraq.

Nicolas Cohen est l’avocat de Cassandra Bodart, une Belge détenue en Syrie.
Nicolas Cohen est l’avocat de Cassandra Bodart, une Belge détenue en Syrie. © RTBF

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