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Biélorussie : YouTube diffuse des publicités de propagande payées par le régime de Loukachenko

Publicité sur YouTube renvoyant vers une vidéo d’excuses d’un prisonnier politique du régime biélorusse
13 déc. 2021 à 16:17 - mise à jour 14 déc. 2021 à 10:07Temps de lecture5 min
Par Cynthia Deschamps

Les publicités sur YouTube montrent d'habitude des voyages, des paires de chaussures ou encore des événements culturels. En Biélorussie, on peut tomber, au beau milieu d'une vidéo, sur une publicité sponsorisée par le gouvernement d'Alexandre Loukachenko, président autoritaire de ce pays enclavé d'Europe de l'Est.

La dernière en date met en scène un porte-parole de l’opérateur de télécommunications autrichien A1, Mikalai Bredzyaliou.

"Cette vidéo n’est pas une propagande politique traditionelle", explique Dzmitry Navosha, fondateur des sites sportifs Tribuna.com et Sports.ru. "Loukachenko ne pourra plus et ne cherche pas à faire du public d’Internet ses partisans. Dans les vidéos qu’il met sur les publicités YouTube, il ne cherche qu’à intimider."

"Google (maison-mère de YouTube, ndlr.) continue d’utiliser la propagande empoisonnée du gouvernement de Loukachenko pour faire de la publicité aux interrogatoires de ceux qui sont faits prisonniers", peut-on d'ailleurs lire dans son tweet ci-dessous. "La publicité comme moyen de terreur : qu’en dites-vous ?"

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L’homme, arrêté la semaine dernière, déclare dans la vidéo qu’il est gay, qu’il a participé aux manifestations de 2020 et qu’il lit les médias et les blogueurs indépendants. Ces "aveux" sont passibles de plusieurs années de prison.

Nous supposons que ces déclarations ont été faites sous la pression de l’unité de police GUBOPiK, un service de sécurité biélorusse accusé de nombreux actes de répression politique, de violence et de torture à l’encontre d’opposants politiques du régime d’Alexandre Loukachenko.

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Cette vidéo ainsi que des photos privées de Mikalai Bredzyaliou sont apparues sur des chaînes de propagande et sur des chaînes Telegram des forces de l’ordre, se moquant de lui pour son orientation sexuelle.

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"Le contenu de cette publicité YouTube en particulier est similaire à celui de ce message du propagandiste en chef, Grigory Azarenok, de la chaîne publique STV", explique Dzmitry Navosha.

Une manière d’accroître la peur

Les forces de sécurité et de propagande de Lukachenko ont largement utilisé ce genre de "vidéos d’excuses" pour réprimer le mouvement civil depuis les élections d’août 2020.

Certaines de ces vidéos contiennent des signes évidents de passages à tabac de détenus : par exemple, cette vidéo d’un blogueur biélorusse populaire et prisonnier politique, Mikola Dziadok, à partir de 1 : 14.

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Selon Dzmitry Navosha, l’objectif principal de ces vidéos est de briser la volonté de la société bélarussienne, d’accroître la peur, de montrer l’impuissance et de discréditer ceux qui sont tombés entre les mains de la police.

"Ce format de terreur est efficace dans une certaine mesure : la protestation visible a disparu des rues bélarussiennes, malgré le rejet de la dictature par la majorité des citoyens", constate-t-il, "et Loukachenko a commencé à utiliser régulièrement de telles vidéos pour faire sa promotion sur YouTube".

"Mais c’est à peu près la même chose que de faire de la publicité pour des vidéos célèbres de l’État Islamique sur YouTube", continue-t-il.

Une réaction tardive et insuffisante

Les personnalités publiques du Belarus soulèvent depuis longtemps la question de l’inaction de YouTube à cet égard, mais de plus en plus de vidéos de ce type apparaissent dans les publicités.

Selon Hanna Liubakova, membre du think tank américain spécialisé dans les relations internationales Atlantic Council, ces publicités ont commencé à apparaître il y a plusieurs mois.

"L’une des premières montrait un jeune homme arrêté suite à une manifestation, probablement torturé", se souvient la Biélorusse. "Il s’excusait d’avoir organisé une manifestation. Une autre montrait un homme attaché à une chaise, s’excusant d’avoir posté sur Internet des commentaires offensants pour le régime politique."


►►► À lire aussi : Biélorussie : où sont passés les opposants du président Loukachenko ?


Les responsables de YouTube et de Google ont réagi à ces publicités en s’excusant mais certaines sont toujours en ligne, s’indigne Hanna Liubakova. "YouTube est très lent à réagir et autorise toujours ce type de publicités aujourd’hui. Il devrait faire plus."

"Les chaînes de propagande payent pour ces publicités", fait-elle aussi remarquer. "Nous avons réussi à trouver la source de certaines publicités et celle-ci nous a mené à une chaîne de propagande en Biélorussie, probablement connectée au KGB (Services de sécurité soviétiques chargés du renseignement et du contre-espionnage à l’intérieur et à l’extérieur de l’URSS, ndlr.). A mon sens, le fait que YouTube accepte de l’argent d’une telle source légitimise le régime de Loukachenko, la propagande et les messages de haine."

Peu de sources d’information fiables

Dans un contexte de blocage des sites indépendants, de persécution des journalistes et des blogueurs, YouTube est l’une des principales sources d’information et d’opinion indépendantes en Biélorussie.

Dans le top-30 des chaînes YouTube en Biélorussie par nombre moyen de vues, on ne retrouve d’ailleurs pas de chaînes de télévision ni d’autres chaînes web propagandistes de Loukachenko.

"Ils ont une audience faible, voire marginale, sur YouTube et d’autres plateformes numériques", constate Dzmitry Navosha, "car la plupart des Biélorusses les détestent. C’est donc pour intimider la société que la propagande et les forces spéciales mettent une 'vidéo d’excuses' sur les publicités YouTube."


►►► À lire aussi : Alexandre Loukachenko, dernier dictateur d’Europe ?


Mais l’homme d’affaires n’est pas contre la propagande. "La société se développe, apprend à reconnaître la propagande et à comparer les faits, et la propagande n’a pas empêché la majorité des Biélorusses de voter contre Alexandre Loukachenko lors des élections de 2020", dit-il.

"C’est à cause de l’impuissance de la propagande en tant que telle qu’en Biélorussie tous les médias indépendants ont été bloqués", poursuit-il. "31 journalistes et plus d’une douzaine de blogueurs ont été jetés en prison, les autres ont dû quitter le pays. C’est à cause de l’impuissance de la propagande que les voyous de Loukachenko ont déclaré les médias indépendants comme 'extrémistes', et poursuivent en justice ceux qui les lisent et les suivent sur les médias sociaux."

Loukachenko "en mode survie"

Depuis août 2020, le régime biélorusse réprime de façon impitoyable la contestation historique qui a éclaté après la réélection de Loukachenko pour un sixième mandat lors d’un scrutin marqué par des accusations de fraudes massives.

Plusieurs personnes ont perdu la vie en marge de manifestations d’ampleur contre le régime qui se sont déroulées sur plusieurs mois, et des centaines d’autres ont été emprisonnées ou contraintes à l’exil.

En réaction, les États-Unis et l’Union européenne ont imposé de lourdes sanctions contre des responsables biélorusses et Loukachenko, qui peut néanmoins compter sur l’appui financier et politico-militaire de Moscou.

Selon l’ONG de défense des droits humains biélorusse Viasna, il y a actuellement 913 prisonniers politiques en Biélorussie.

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Pour Hanna Liubakova, Loukachenko est désormais "en mode survie".

"Il n’est pas capable de dialoguer avec ses opposants et n’en a pas l’envie. Au contraire, la répression devient de plus en plus forte car Loukachenko a peur des sanctions", explique-t-elle. "Il réalise que la crise n’est pas résolue et que le peuple est contre lui. Il prend donc des décisions que l’on pourrait qualifier de 'chaotiques'. La crise migratoire à la frontière biélorusse a par exemple été organisée en réponse aux sanctions de l’Union européenne, mais aussi pour détourner l’attention de ce qui se passe à l’intérieur du pays."

"Le seul but de Loukachenko est de rester au pouvoir et d’intimider les citoyens", conclut-elle.

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