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Dans quel monde on vit

Blandine Rinkel : "On parle de dépression, de burn out, d’anxiété, de stress, d’angoisse. Pas de tristesse"

En toutes lettres !

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La tristesse s'évapore-t-elle à l'approche de l'été ? Au contraire, si certains profitent des jours ensoleillés, d'autres se terrent un peu plus dans leur chagrin. C'est le point de vue de l’écrivaine Blandine Rinkel dans cette nouvelle lettre.

 

Chère tristesse,


J’ai lu, récemment, que ton nom avait disparu des médias. C’est le psychiatre Serge Tisseron qui notait ça, dans Le Un. On parle volontiers de dépression, de burn out, d’anxiété, de stress ou d’angoisse. Pas de tristesse. Comme si tu t’étais évaporée de nos vies. Cette semaine encore, dans Le Monde, Anne Rodier écrivait que deux ans d’épidémie de Covid-19 ont fait "monter l’anxiété dans les entreprises : absentéisme, burn-out, peur de tomber malade, oui l’inquiétude a franchi un cap (…)"

Et toi, tristesse, tu te caches. Tu n’as pas l’autorité physique du stress ou de l’angoisse, tu parais moins ferme, presque dérisoire. Tu n’es pas un chagrin d’honneur, non, et pourtant, on te fréquente. On te fréquente dans une liste de résolutions abandonnée par terre, dans une librairie qui met la clé sous la porte, dans une chaussure pour enfant qui n’a jamais été portée, dans une rue barrée, et dans ce chat perdu, qu’on croit retrouvé.

Mais moi, ce qui m’inspire de la tristesse, c’est bizarre, c’est l'été.

Dans son texte Un autre New-York, le reporter Gay Talese écrivait : "Si la pluie rend certains New-Yorkais moroses, d'autres (…) disent que ces jours-là, les immeubles de la ville paraissent plus propres et prennent des teintes opalescentes et dévalées rappelant les tableaux de Monet. Il y a moins de suicides en ville quand il pleut. En revanche, quand le soleil brille, les New-Yorkais ont l'air heureux, mais les personnes déprimées s'enfoncent encore plus profondément dans leur dépression. L'hôpital Bellevue comptabilise alors davantage de tentatives de suicides".

Parce qu’on associe généralement le beau temps à la joie, une joie automatique, quand la tristesse nous visite un jour de lumière, elle se drape d’une intensité rare.

Il y a ce mot anglais intraduisible, Kenopsia. La kenopsia, c’est l’atmosphère désolante d'un endroit habituellement animé : une cours d'école le soir, un bureau non éclairé le week-end, une grande ville au mois d’août.

Françoise Sagan écrivait Bonjour Tristesse à dix huit ans : elle y relatait la naissance du chagrin, un été dans une villa sur la Côte d’Azur, où les joies de la baignades sont avalées la mélancolie du temps qui passe, et de la mort qui frappe, même et surtout en plein soleil.

Bonjour à toi, oui, je sais que tu me visiteras cet été.

En ville, il fera lourd et plus personne ne se parlera. Personne n’aura plus besoin de nous. Sur internet, chacun se montrera à ses activités, indépendant, à sa vie. Une fenêtre, là-haut, diffusera un bruit de friture estivale. Ce sera un bruit sans âge, et à l’entendre j’éprouverai, comme chaque année, la tristesse de l’été.

Juillet, août, ces mois de l’envie. Ces mois cruels et solaires où s’épanouissent ceux qui savent y faire avec la vie, ceux qui ont des familles, des bandes d’amis, le goût de l’abandon et des sirops de menthe. Ce mois où les autres les regarderont, s’en étonneront et masqueront comme ils peuvent leur incompétence à vivre simplement.

Comme avec un vieux chien aux babines tombantes, alors, je renouerai avec toi, tristesse banale et tendre, dans le silence de la ville, tu seras là, et à ma manière, j’essaierai de t’aimer.

Bon été,

Blandine.

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