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Blu Samu : amour, amour, amour

27 mai 2022 à 09:00Temps de lecture11 min
Par Diane Theunissen

En septembre 2017, Salomé Dos Santos alias Blu Samu sortait son tout premier titre, le mythique “I Run”. Presque cinq ans plus tard et quelques magnifiques projets au compteur, l’artiste anversoise revient aujourd’hui avec un nouvel EP intime et audacieux, 7. Sept chansons uniques et sur mesure qui naviguent entre suavité et determination, portées par des productions organiques et la voix sincère d’une artiste en pleine éclosion. Rencontre.

Hello Blu ! Tu sortiras ton EP 7 le 27/05. Comment est-ce que tu te sens ?

Ça va très bien, je suis contente de pouvoir finalement partager mon nouveau projet. Ça fait quand même un bon moment que je l’ai et qu’il est prêt. Donc c’est tout aussi cool de pouvoir faire tout ça, de tout lâcher et de le publier. Je suis super contente ! 

À quoi ressemble une journée typique dans la vie de Blu Samu à quelques jours de la sortie ?

Qu’est-ce que j’ai fait dernièrement ? Moi je fais toujours la même chose en vrai, j’écris de la musique (rires). À Anvers je chill beaucoup, quand je suis chez moi je vais voir ma mère, je traine pas mal avec Shaka et Angel, c’est mes deux potes ici. Pour le reste, je suis très ermite chez moi, je ne vais même pas te mentir (rires). Mon cercle est très petit, je suis beaucoup chez moi, dans le repos et la tranquillité. Après, je vais aussi beaucoup à Paris, mais là c’est plus pour travailler. Là-bas, la vie est plus fast : je fais beaucoup de musique, je fais des sessions avec mon producteur Sam Tiba et aussi avec un pianiste parce que je travaille déjà sur la suite. Quand je suis à Paris, j’aime bien aller dans les ateliers, explorer un peu la ville, etc. Là-bas je suis plus sociale qu’à Anvers, mais j’aime bien garder ces deux contrastes-là : ici c’est repos et introspection, et là-bas c’est high energy. Avoir ce contraste, ça va très bien avec ma personnalité.  

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Tu mentionnes que l’EP est prêt depuis longtemps. Quel a été son processus de création ?

Il y a eu le premier confinement, c’était très bien parce que ça m’a obligé à prendre une pause. J’ai beaucoup de chance parce que j’ai eu mon statut d’artiste juste avant que la pandémie n’arrive. Donc je peux vraiment remercier les dieux qui sont là dehors, ça m’a vraiment sauvé la vie. Mais j’ai vu, pour plein d’autres artistes qui n’ont pas eu la meme chance que moi, la souffrance que c’était. C’était très dur pour certains d’entre nous, mais en même temps ça nous a tous forcés à faire une pause : pourquoi sortir des trucs si tu peux pas aller faire de concerts ? Autant faire une pause et revisiter ce que tu es en train de faire. Personnellement, ça m’a fait du bien. Ça faisait 4 ans que depuis “I Run” j’avais pas mal enchainé la production de l’EP Moka, après les tours, après la production du deuxième projet, avec Equipe, avec tout ce qui se passait autour, donc ça a été assez vite. Quand le premier confinement est arrivé, je n’étais pas prête à enchainer sur un troisième truc. Puis vu qu’il y a eu ce moment de pause, je me suis dit “vas-y, on drop directement” puis je me suis dit “en fait je drop rien du tout”. Parce que les morceaux que j’avais à ce moment-là, ils ne racontaient pas ce dont j’avais envie de parler. Je n’essayais pas d’écrire tous les jours, mais je suis rentrée dans une phase de blocage parce que je sentais que je n’allais pas vers la musique. J’étais très distraite, je jouais à beaucoup de jeux nuls. J’étais vraiment juste une gosse, j’ai juste fait ma vie de gosse (rires). Un jour, je parlais de la suite avec mon manager en France (Savoir Faire), il m’a dit “bon, tu veux pas aller en stud avec des producteurs différents, voir ce que ça te fait? Pour savoir vers où tu veux aller ?” J’ai répondu “Oui pourquoi pas, essayons”. Un de ces producteurs-là c’était Sam Tiba. Avant de faire ce genre de sessions, généralement tu reçois le numero ou l’adresse email du producteur, tu lui envoies un message et ensemble, vous essayez d'apprendre à vous connaître. Si vous vous entendez bien, vous pouvez faire de la bonne musique ensemble, mais si vous ne vous entendez pas bien, vous pouvez quand même faire de la bonne musique, mais ça risque d'être complètement awkward. Comme j'avais le numéro de Sam, je lui ai tout de suite envoyé un message. On a commencé à parler d'un tas de choses et on était d’accord sur plein de trucs : il aimait les anime, j'aimais les anime, il aimait les choses mélancoliques, j'aimais les choses mélancoliques, etc. À un moment, il m’a envoyé un beat, et j’ai directement eu un déclic dessus. J’ai directement écrit dessus. Je lui ai demandé de m’envoyer des prods qui y ressemblaient, il m’en a encore envoyé 3 ou 4 et j’ai écrit un deuxième début de morceau sur cette deuxième prod. Apres je suis partie à Paris pour avoir les trois fameuses sessions avec les trois producteurs différents, et le jour où j’ai travaillé avec Sam je crois qu’on avait deja fait 4 demos de l’EP. J’ai directement compris que c’était avec lui que je voulais travailler. C'est comme ça qu’on a commencé à faire l'EP, juste après ce gros blocage, moi qui voulais écrire à nouveau mais qui ne savais pas quelle direction j'étais prête à prendre, rencontrer Sam, être très fascinée par cette nouvelle direction style "ohh, c'est exactement ce que je cherchais !". Et puis s'embarquer dans ce voyage avec lui, en découvrant ce que je voulais dire. Généralement, c’est le genre de choses que je découvre après beaucoup écrit. Je commence par écrire et ensuite je vois de quoi ça parle. 

Ce projet est très introspectif. Est-ce que le fait de mettre tes émotions en musique t’aide à mieux les communiquer ?

Oui, et à comprendre des choses que je ne comprends peut-être pas directement. Tu as ta conscience d’un côté et ton subconscient de l’autre, et parfois la conscience avance parce qu’elle doit faire des trucs, parce que t’es humain et que t’as besoin de vivre. Mais il y a plein de choses qui restent trainer dans l’inconscient. Comme une situation qui t’a fait du mal peut-être ; ça traine dans ton inconscient sans que tu t’en rendes compte, jusqu’au moment où t'écris dessus et que tu te dis “Ah oui. Il y a des choses que j’ai pas toujours comprises sur le moment mais avec le recul et le temps, j’ai vu ce que ça a pu signifier pour moi”. La musique c’est un tool pour déchiffrer les choses de ma vie, pour comprendre certaines situations. Pour cet EP-là, j’ai beaucoup écrit sur l’amour et les différentes formes sur lesquelles j’ai pu vivre cet amour. Ça aide à comprendre et a revisiter certains événements passés.

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J’ai l’impression que l’amour est un thème qui te tient particulièrement à coeur. On le retrouvait déjà sur ton premier EP, Moka. 

Ah mais toujours ! Je suis une loveuse de l’amour (rires). C’est quelque chose que j’ai remarqué grâce à cet EP. J’étais là “amour, amour, amour, amour” et à la fin de la journée je me disais que ça avait du sens, parce que je suis quelqu’un qui croit énormément en l’amour, sous toutes ses formes. C’était un peu mon mécanisme : me cramponner à l’amour parce que la vie n’était pas facile, et il y avait plein de trucs durs. Pour moi, l’amour, c’était quelque chose qui était encore plus grand que Dieu. C’était ce qui pouvait tous nous aider, tous nous guérir. J’y crois encore, sauf que maintenant je commence à grandir – quand même, 27 ans ! – et je commence à comprendre que c’était un mécanisme. J’ai vécu plein d’amours différents, parce que j’y croyais tellement à ce mécanisme. J’y crois encore, je pense que je serai toujours une croyante de l’amour à 100% et je croirai toujours que c’est la réponse à toutes nos questions. Mais je commence aussi à me découvrir, et à savoir que c’est un de mes traits, que ce n’est pas nécessairement présent chez tout le monde. Ça aussi, ça met des choses en perspective. Je commence à mieux me connaitre. 

Sur 7, tu rappes et chantes en français, en anglais et en portugais. Comment choisis-tu la langue de tes morceaux ?

Ce n’est pas réfléchi du tout, ce sont vraiment des choses qui sont arrivées très naturellement. “Amor”, c’est la première chanson que j’ai écrite en portugais et j’ai vraiment aimé, du coup ça a fait un déclic dans ma tête. Je me suis dit “Tu peux écrire en portugais”. Avant ça, j’étais très perfectionniste avec cette langue étant donné que je suis enfant immigrée, donc c’était parfois bizarre de faire les choses dans ma propre langue : tu ne sais pas trop si tu peux, et tu as l’impression qu’on va te juger encore plus fort. “J’ai peut-être un accent belge”, “il y a peut-être un mot que je prononce différemment parce que ça fait 20 ans que je vis en Belgique”, etc. Quand je me suis rendu compte que c’était une langue qui me permettait d’aller encore plus en profondeur, qui avait de la poésie que l’anglais n’a pas, et qui a des expressions que seuls les Portugais comprennent, ça m’a ouvert un nouveau territoire. Les autres chansons en portugais sont venues très naturellement aussi parce que les prods les inspiraient. “Que Sabes Tu ?” je l’ai composée à la guitare, c’est venu en portugais et je ne réfléchissais pas sur le moment. Je pense que la langue sortait sur l’émotion à exprimer. Si c’était quelque chose lié à un souvenir en portugais, ça sortait en portugais. C’est la même chose avec le français : dans “Douceur”, j’ai le refrain en français et le reste des paroles en anglais, et ça parle d’un amour qui est assez toxique. C’est un amour que j’ai eu et on parlait tout le temps en français, mais on écoutait de la musique anglaise. Je comprends donc pourquoi c’est sorti comme ça sur le moment. Il y avait toutes ces influences d’expériences en deux langues. J'essaie de laisser les choses se faire naturellement et de ne pas me poser trop de questions. Si ça me plaît et que j'aime comment ça sonne, je me dis "allons-y". 

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C’est une démarche très authentique, on dirait que tu vas chercher au plus profond de toi-même. Au niveau des productions, est-ce que les choses se sont déroulées de la même façon ? As-tu un goût pour l’expérimentation ?

Je pense que je serai toujours quelqu'un d'ouvert à l’expérimentation. C'est comme être un savant fou à la recherche de cet ingrédient magique.Tu continues à faire tes mélanges et tu te dis “cette fois-ci, c’est presque ça”. Je suis toujours en train d’experimenter jusqu’à ce que je trouve ce petit détail, Cela dit, maintenant que je commence à grandir, je pense que cet ingrédient magique change sans arrêt. Ill ne reste jamais pareil. Ça dépend de la période de vie dans laquelle on est, des sentiments qu’on cherche. Inconsciemment, on est toujours à la recherche de quelque chose de différent. Ici, c'est surtout Sam qui m'a apporté ce rythme. Le premier track que j'ai écrit avec lui c’était "Douceur" et ensuite je me suis dit “ça y est, c'est l'univers dans lequel je voulais être, c'est ce que je cherche". Je cherche quelque chose de mélancolique, je cherche quelque chose qui m'aide à faire cette introspection, je cherche quelque chose pour être ouverte aux choses qui font mal. J'ai l'impression qu'il a mis le doigt dessus, parce qu'il m'a envoyé ce beat et ça m’a beaucoup touchée. Je me suis dit "OK, on est au bon endroit”. Du coup c’est surtout lui qui a amené sa patte qu’il avait déjà, et moi j’ai continué la dessus. “Que Sabes Tu ?”, c’est moi qui l’ai fait à la guitare, “Amor” aussi je l’avais écrit sans prod puis on a ajouté une prod par-dessus. C'était de l’expérimentation : on essayait à chaque fois de nouvelles choses et c'était surtout annoncé par Sam qui avait déjà beaucoup d'éléments de ce que je recherchais, puis ensemble, nous avons créé la soupe de ce que nous avions tous les deux, et nous avons fait un ensemble. Donc oui, c’est tires différent de ce que je faisais avant. Avant, je travaillais beaucoup avec Le 77. J’allais souvent écouter les prods de Peet et Morgan. Je cherchais, c’était peut-être moins personnel que maintenant. Avec Sam, c’est plus travaillé, dans un sens. 

As-tu été inspirée par un artiste ou un événement en particulier pour cet EP ?

Je trouve ça difficile de dire qu’il y a des artistes qui m’inspirent parce que je ne pense pas les inclure dans ma musique. Dans la musique, j’essaye vraiment d’écouter mes tripes et de me dire “qu’est-ce qui sort ? Qu’est-ce que tu ressens ? Qu’est-ce que tu veux faire ? Cette mélodie chelou ? OK”. J’essaye vraiment d’écouter mes émotions et mon vécu pour pouvoir faire de la musique avec. Je ne sais pas trop si il y a des artistes qui m’inspirent vraiment pour la musique, après il y a des artistes qui m’inspirent esthétiquement et dans leur attitude. Je pense à FKA Twigs, par exemple. Elle est un peu bizarre (rires). Mais elle a fait de ça sa force. Elle est tellement éclectique, all over the place, elle ose faire tous ses trucs, on n’arrive pas à la mettre dans une boîte. Ça, ça m’inspire énormément chez elle. C’est une question à laquelle je pense depuis le début : quand on me demande “qui est Blu Samu”, et que je dis “C’est moi”, ce n’est jamais assez. Mais mon son, c’est moi. C’est juste ce que j’ai vécu, ce que j’essaye de comprendre, etc. Il y a plein d’artistes qui disent que la musique est leur thérapie, je suis d’accord ! Je déteste cette phrase – on la lit dans tous les articles – mais pour moi, c’est vraiment ça. La musique c’est ma thérapie, thank god for music ! Il y a plein de choses que je ne savais pas exprimer sur le moment, il y a plein de trucs de mon passé avec lesquels je vie, et la musique c’est vraiment à ce moment-là je l’ai vécu comme ça : "c’était dur, maintenant je comprends". C’est dur de dire qu’il y a des influences artistiques parce que c’est plutôt des émotions, du vécu, et des patterns que j’ai développés pour moi-même pour pouvoir aller en profondeur. Parfois, ma conscience s’arrête. Parfois, j'ai l'impression de vivre dans une machine automatique qui s'assure que tout se passe bien, et à côté de ça, il y a moi, et il y a tous mes sentiments, et toutes mes émotions, et ils ne sortent pas toujours parce que la machine s'assure que je fais cette réunion avec toi, elle me rappelle que j'ai cette interview avec toi, et après je m'occupe de mes mails, etc. La machine s'assure que tout est fait, et parfois certaines choses ne sont pas exprimées. Cet autre moi à l'intérieur de moi, il vit à travers la musique et communique avec moi par la musique. 

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Sur ce projet, ta voix change beaucoup : tu passes sans cesse du rap au chant. Est-ce que c’est un exercice qui t’a plu ?

Je me sens beaucoup plus confortable avec l’idée de chanter maintenant. À l’époque j’étais un peu gêné par le chant : j'ai une voix cassée, je fume beaucoup, du coup j’ai toujours eu ça et j’ai jamais trouvé que ma voix était assez bonne pour chanter. C’est d’ailleurs pour ça que pendant longtemps, au début, je chantais mais jamais trop sous les projecteurs. J'écrivais beaucoup d'histoires et de choses comme ça, puis j'ai commencé à écrire de la poésie slam, et j'ai remarqué qu'on pouvait faire ça sur un beat. Je me suis dit que je me sentais à l’aise avec ça, parce que ça ne demandait pas que je chante trop. C'était comme une zone de confort. L'idée de n'être que chanteuse m'effrayait parce que je pensais que ma voix n'était pas assez bonne. Je pense que cela m'a empêché d'écrire des chansons où je ne faisais que chanter parce que je pensais que ce n'était pas possible. Lors de la création de l’EP, Sam m’a beaucoup aidée à déconstruire cette croyance. Ce qu’il faisait, c’est qu’il mettait de l’autotune avant, quand j’allais en boot pour que je puisse chanter sans m’inquiéter de ce qui allait sortir. Si ça me plaisait, je retournais enregistrer sans autotune. C’était une technique géniale, ça m’a aidée à débloquer plein de choses. Je n’avais plus peur de chanter, et je me mettais à chanter des trucs beaucoup plus en dehors que ce que j’imaginais, etc. Au final, j’arrivais quand même à les chanter parce que encore une fois, c’était uniquement un blocage dans ma tête. C’était une insécurité, mais pas nécessairement une vérité. 

Est-ce qu’il y a un morceau sur l’EP qui te plait particulièrement ?

Tu sais, c’est vraiment dur de répondre à cette question parce que je les aime tellement (rires). Je les aime tous à un degré équivalent. C’est chaud ! Je suis désolée, c’est pas possible. “Amor”, c’est pour un amour passé et j’ai déjà écrit des chansons pour lui, mais celle-ci c’est la plus belle que j’ai écrite pour lui. “Pai” elle est méga spéciale, elle parle de mon père qui est décédé en 2020. C’est aussi un morceau qui est sorti naturellement. C’est une morna ça du coup, une tradition cap-verdienne : quand quelqu’un décède, tu écris une morna et tu pleures. C'est comme une façon traditionnelle de faire le deuil de quelqu'un. “Que Sabes Tu ?” elle est méga spéciale pour moi aussi, c’est la première chanson que j'ai écrite sur une guitare moi-même et que j’ai faite de A à Z. Donc voila, ça c’est mon top 3 ! 

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