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Chronique littérature

Broadway de Fabrice Caro : de l’urgence de vivre ses rêves dans une comédie musicale

Sophie Creuz nous présente le nouveau roman de Fabrice Caro, Broadway.

Selon Sophie Creuz, ce roman est sans doute le plus souriant, le plus irrévérencieux et le plus consolant du moment. Et pourtant tout va bien pour le narrateur, il vit dans un joli pavillon dans un paisible quartier résidentiel, avec son épouse, deux enfants, des voisins sympas chez qui s’organisent régulièrement des apéros sympas, eux aussi. Or tout cela l’angoisse terriblement, il a l’impression de faire de la figuration dans sa propre vie.

L’urgence de vivre ses rêves

En tout cas il n’a pas les codes pour traverser sereinement cette vie-là. Parce qu’enfin, avait-il rêvé enfant d’aller faire du paddle à Biarritz avec des voisins sympas ? Non, il ne savait pas alors ce qu’était ce sport inutile pour vacanciers sans imagination. Il en avait lui, de l’imagination, il se rêvait dansant dans une comédie musicale ou traversant la pampa. Et là, il se retrouve tous les mois sur la terrasse de gens qu’il n’aime pas plus que ça, à déguster un whisky alors qu’il déteste le whisky, en vantant son arrière-goût de tourbe. Piégé par sa politesse, les conventions, la timidité enfin tout l’engrenage des accommodements raisonnables.

Fabrice Caro a quarante-six ans, comme son anti-héros, et les affres de la vie adulte ne cessent de lui rappeler l’urgence à vivre.

Est-ce que vous connaissez son œuvre graphique, des bandes dessinées qu’il signe FabCaro ? "Zaï zaï zaï" en particulier est un bijou de non-sens. Les premières pages montrent un jeune homme pris en flagrant délit de non-conformité, à la caisse du supermarché. Rendez-vous compte : il ne possède pas de carte de fidélité. Alors on appelle le vigile, évidemment, et s’ensuit un acte de rébellion et une course poursuite digne des Temps Modernes de Charlie Chaplin.

La vie n’est pas une comédie musicale

Dans ce roman, le déclencheur de l’angoisse est un courrier électronique, une invitation à procéder à un examen du cancer colorectal gratuitement. Normalement en France les hommes reçoivent ce courrier à cinquante ans, or il n’a que quarante-six ans. Sauraient-ils des choses sur lui qu’il ignore ? Cela réveille chez lui un besoin de revenir à ses rêves inaccomplis d’adolescent, quand il ne savait pas que tout le tragique de l’existence se nicherait dans des barbecues entre voisins à discuter de la hauteur réglementaire de la haie ?

La vie n’est certes pas une comédie musicale mais elle est très certainement un film de Tati, avec des Monsieur Hulot qui se prennent les pieds dans tous les filets de la normalité.

Et donc oui, ce roman, comme son précédent d’ailleurs, est très drôle et très vrai, et très touchant même.

On se sent moins seul avec ce doux rêveur, un rien potache, à se demander "Pourquoi nous évertuons-nous à n’effectuer que des actes pourvus de sens ? Pourquoi une existence qui n’en a aucun devrait-elle être construite dans une suite ordonnée de faits rationnels ? Pourquoi tout doit-il être cohérent quand la vie elle-même ne l’est pas pour deux sous et qu’on peut très bien se réveiller un matin avec un courrier destiné à un type de cinquante ans alors qu’on n’en a que quarante-six ?"

"Broadway" de Fabrice Caro parait dans la collection Sygne de Gallimard.

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