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Bruxelles : y a-t-il 100.000 "clandestins" comme l’avance le Vlaams Belang ?

Image d’illustration – Vue aérienne de Bruxelles.
10 juin 2022 à 16:13 - mise à jour 13 juin 2022 à 11:04Temps de lecture7 min
Par Romane Bonnemé et Grégoire Ryckmans

Dans un tract distribué par le Vlaams Belang à Bruxelles, le parti nationaliste flamand avance qu’il y a 100.000 "clandestins" dans la capitale belge. Ce chiffre est une estimation reprise par plusieurs sources. Cependant, il n’existe pas de chiffre officiel car il est difficile de déterminer avec précision le nombre de personnes en séjour irrégulier dans la capitale.

Dans un prospectus de douze pages distribué en toute boîte dans plusieurs communes bruxelloises, le Vlaams Belang évoque la thématique de la sécurité dans la capitale.

Parmi les "problèmes" pointés à Bruxelles par le parti nationaliste flamand, il y a la présence importante d'"illégaux" et de "clandestins".

Capture d’écran d’un tract du Vlaams Belang distribué à Bruxelles

La publication reprend un chiffre : 100.000 personnes seraient actuellement en situation de séjour illégal sur le territoire bruxellois. Le Vlaams Belang utilise un chiffre qui serait issu d’une source officielle : "Un document issu du gouvernement bruxellois montre qu’au moins 100.000 clandestins vivent à Bruxelles".

La population bruxelloise était de 1.219.970 personnes au 1er janvier 2021, selon l’Institut bruxellois de Statistique et d’Analyse (IBSA). Si l’on rapporte le chiffre de 100.000 à l’ensemble de la population bruxelloise, cela représente 8,2% de la population qui vit à Bruxelles.

Captures d’écran d’un tract du Vlaams Belang distribué à Bruxelles, juin 2022

Contacté par Faky, le porte-parole de la section bruxelloise du Vlaams Belang explique que ce chiffre émane également d’un article du Morgen publié le 3 novembre 2021. Le chiffre publié dans le quotidien flamand a été estimé par ses auteurs sur la base de "conversations avec des gens sur le terrain, des ONG et le monde politique".

Un chiffre estimé par le Gouvernement bruxellois, mais pas de chiffre officiel

L’article du Morgen évoque également le "document" auquel fait référence le parti nationaliste flamand dans son tract. Il s’agit d’une lettre envoyée en novembre par le Gouvernement bruxellois au Premier ministre Alexander De Croo (Open-VLD), à la ministre de l’Intérieur Annelies Verlinden (CD&V) et à Sammy Mahdi (CD&V), secrétaire d’État à l’Asile et à la Migration au sujet de l’accueil des personnes en séjour irrégulier dans la capitale.

Zeynep Balci, porte-parole du ministre-président de la Région bruxelloise Rudi Vervoort, indique que la lettre envoyée par le Gouvernement bruxellois est confidentielle et n’est donc pas publiable.

Elle précise, cependant que le nombre de 100.000 personnes qui est bien évoqué dans le document n’est pas un chiffre officiel mais bien une estimation : "Ce chiffre a été évalué en se basant sur plusieurs sources. Il s’agit d’une estimation, car il est par définition compliqué de chiffrer avec précision le nombre de personnes en séjour irrégulier".

Olivier Gillis, directeur de l’Observatoire de la Santé et du Social, estime lui aussi que le chiffre de 100.000 personnes en séjour irrégulier "doit être considéré avec prudence".

Des estimations allant du simple au double

Ce chiffre se retrouve notamment dans un rapport du Centre Fédéral d’Expertise des Soins de Santé de 2015 qui s’est basé sur le nombre de bénéficiaires de l’aide médicale urgente (AMU), la seule aide sociale dont elles ont généralement droit.

Selon leurs estimations, ces derniers ne représentaient que 10% à 20% du nombre total de personnes en séjour irrégulier en Belgique. Sachant qu’en 2021, selon le prochain Baromètre Social (à paraître en septembre), il y avait 14.864 bénéficiaires de l’AMU en Région bruxelloise (sur un total de 22.232 en Belgique), le nombre de sans-papiers dans la région Bruxelles-Capitale pourrait correspondre aux affirmations du Vlaams Belang.

Pour autant, d’autres estimations sont moins élevées. C’est le cas des estimations basées sur les chiffres des bulletins de naissances.

En extrapolant les accouchements des mères sans résidence légale du total des accouchements enregistrés à Bruxelles, le Baromètre social estime qu’il y aurait ainsi environ 50.000 personnes sans-papiers en région bruxelloise.

Une autre étude européenne estime, quant à elle, que le pourcentage de personnes en situation irrégulière dans un pays oscillerait entre 0,39% et 0,77% de la population totale. Pour la région de Bruxelles-Capitale, cela correspondrait à une fourchette allant de 4760 à 9400 personnes en se basant sur les statistiques de la population de la région.

Mais "il s’agit là encore d’estimations très hasardeuses, car elles supposent, entre autres, une structure d’âge, de sexe ainsi qu’un taux de fécondité identique chez les sans-papiers et dans la population officielle", font remarquer les auteurs du Baromètre Social 2021.

Leur conclusion est tout aussi précautionneuse : "S’il n’existe pas à ce jour de bonnes estimations du nombre de personnes sans-papiers en Belgique et par région, les quelques indices disponibles suggèrent un nombre important, compris probablement entre 50.000 et 100.000 personnes en Région bruxelloise, soit entre 4% et 8% de la population de la Région".

Les personnes sans-papiers, une population "inestimable"

Les chiffres avancés par le Vlaams Belang sont donc sinon surestimés, du moins impossibles à confirmer.

Et pour cause : "Il est impossible de donner un chiffre précis car ce sont des personnes qui ne se sont pas, ou plus, enregistrées auprès des autorités communales ou fédérales", indique Freddy Roosemont, directeur de l’Office des Etrangers (OE). "Nous ne pouvons donc pas déterminer combien elles sont ni la durée de leur séjour à Bruxelles et en Belgique. Ces personnes ne représentent pas un groupe fixe, et elles peuvent circuler en Allemagne ou en France sans que nous n’en sachions rien" ajoute-t-il.

En effet, comme l’expliquent les auteurs de cette étude néerlandaise, les personnes sans-papiers font partie de ces "populations cachées", car non enregistrées officiellement, et pour lesquelles des recensements "classiques" via des échantillons représentatifs ou des sondages sont tout bonnement impossibles.

Des méthodes alternatives existent (notamment utilisées par les études citées ci-dessus), telles que les statistiques policières, estimant le nombre d’arrestations de personnes en séjour irrégulier soupçonnées d’un délit ou les données sur le nombre de bénéficiaires de l’aide médicale urgente.

Quoi qu’il en soit, "il faut donc faire attention à ce qu’on estime, car la population en séjour irrégulier est diverse et certaines estimations ne prennent en compte que certaines composantes" indique Nathalie Vanparys, collaboratrice au Centre Fédéral Migration (Myria) qui souligne que certaines méthodes peuvent se combiner afin d’affiner les estimations.

Définitions et réalités plurielles des personnes "sans-papiers"

Outre les écueils méthodologiques, recenser les personnes "sans-papiers" se heurte aussi à des difficultés de définitions. Tandis que l’expression de clandestin est souvent connotée négativement, celles de sans-papiers ou de personnes en situation irrégulière, davantage utilisées dans le langage courant, recouvrent pourtant des réalités très variées.

Au niveau politique, des différences existent également dans la façon de nommer ces personnes sans-papiers. Au nord du pays, les politiques issus du Vlaams Belang et de la N-VA utilisent davantage le terme "illégaux" alors que côté francophone, les représentants politiques adoptent davantage le terme "personnes en séjour irrégulier", pour parler des "sans papiers".

L’asbl Coordination et initiatives pour réfugiés et étrangers (CIRÉ) définit une personne sans-papiers en indiquant que le terme désigne "toute personne qui n’est pas ou plus autorisée au séjour dans le pays où elle se trouve". Il peut donc "s’agir d’un demandeur d’asile débouté, d’un étranger dont le visa a expiré, d’une personne venue en Belgique dans le cadre du travail et qui a perdu son emploi, d’une personne arrivée dans le cadre du regroupement familial mais qui ne remplit plus toutes les conditions pour y avoir accès, ou d’une personne entrée illégalement sur le territoire et qui y reste des années ou qui y transite provisoirement en attendant de rejoindre un autre pays", ajoute l’asbl.
 
En connaissance de cause, le chiffre de 100.000 personnes sans-papiers pourrait correspondre à celui du territoire national. C’est notamment l’estimation de la dernière étude de référence (qui date de 2007) qui doit elle aussi, être relativisée en raison notamment de son ancienneté.

Les recensements des étrangers en situation régulière

Si le nombre d’étrangers en situation irrégulière est par définition incalculable, il est en revanche possible de connaître celui des personnes en situation régulière, c’est-à-dire enregistrées auprès d’un service officiel belge. Eurostat, l’institut européen de la statistique, établit ces recensements tous les ans.

Ainsi, en 2020 en Belgique, 118.700 personnes "ont établi leur résidence habituelle sur le territoire de la Belgique pour une période qui est, ou est censée être, d’au moins 12 mois, après avoir eu auparavant sa résidence habituelle dans un autre État membre de l’UE ou un pays tiers", selon les derniers chiffres d’Eurostat (les chiffres de 2021 n’étant pas encore disponibles).

D’autres données officielles plus spécifiques, telles que les demandes de protection internationale (réfugié ou protection subsidiaire) peuvent être avancées. En 2021, l’Office des étrangers en avait ainsi recensé 25.971, soit une augmentation de plus de 53% par rapport à 2020.

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Une volonté politique de se baser sur des chiffres concrets

Il n’y a actuellement aucun chiffre officiel et fiable concernant le nombre de personnes qui se trouvent actuellement en séjour illégal sur le territoire belge et à Bruxelles. Les chiffres cités par le Vlaams Belang se basent sur des estimations.

Cependant, des organisations de terrains et des membres de partis politiques, comme le député fédéral "Vooruit" Ben Segers, demandent qu’une étude soit réalisée. Interpellé sur cette question le 15 avril dernier, le secrétaire d’État à l’Asile et la Migration Samy Mahdi a indiqué, qu’à l’heure actuelle "il n’existe des estimations quant au nombre de personnes en séjour irrégulier en Belgique" et que, si aucune étude spécifique sur le nombre de personnes en situation irrégulière, il "étudie la possibilité de le faire à l’avenir".

Par ailleurs, l’utilisation sémantique des termes "illégaux" et "clandestins" par l’actuel premier parti en Flandre, ne tient pas compte de situations parfois très différentes.

Actuellement, le Vlaams Belang compte un député sur les 89 au Parlement bruxellois.


Cet article a été complété le 13 juin 2022 afin d’ajouter des chiffres concernant la population bruxelloise.

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