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Sciences et Techno

Business spatial, SpaceX, New Space : le capitalisme à la conquête de l’espace

10 févr. 2022 à 14:44Temps de lecture7 min
Par Ibrahim Molough

L’exploration et l’exploitation de l’espace ne sont plus l’apanage des Etats. Actuellement, les agences spatiales délèguent une partie croissante de leurs activités à des entreprises privées telles que SpaceX, Blue Origin, Virgin Galactic…

Mais est-ce que cette nouvelle ère de la conquête spatiale est sans conséquences ?

Progrès dans la compétition

Tout commence par la course à l’espace entre les États-Unis et l’Union Soviétique, chaque bloc voulant prouver sa supériorité technologique et par conséquent idéologique au monde.

L’URSS marque l’histoire le 4 octobre 1957 en envoyant en orbite Spoutnik 1, premier objet satellisé par l’Homme. Cette avancée marque l’entrée de l’humanité dans l’ère spatiale. Seulement un mois après, le 3 novembre 1957, la superpuissance renchérit et envoie la chienne Laïka, le premier animal vivant à réaliser une orbite dans l’espace.

Ces évènements, et en particulier la mise en orbite de Spoutnik, ont un retentissement mondial et mettent à mal l’image de la toute-puissance américaine. L’Union Soviétique avait prouvé à la planète entière qu’elle avait une longueur d’avance technologique sur son principal concurrent. Plus inquiétant encore, les Soviétiques maintenant capables d’atteindre l’espace prouvent qu’ils ont la capacité d’équiper leurs lanceurs avec des ogives nucléaires et alors de frapper la surface comme jamais auparavant.

Satellite Spoutnik 1
Satellite Spoutnik 1 Pixabay License

Cette réalisation poussa les Américains à créer la NASA en 1958 et la dota de moyens financiers massifs pour rattraper le retard accumulé par rapport à l’Est. Le premier février 1958, les États-Unis rentrent officiellement dans la course spatiale en satellisant Explorer 1, le premier satellite du pays.

S’ensuit un chassé-croisé d’exploits et de réalisations technologiques entre les deux blocs qui culmine avec les premiers pas de l’Homme sur la Lune le 21 juillet 1969 lors de la mission Apollo 11. L’évènement fut retransmis dans le monde entier et réunit 600 millions de téléspectateurs et d’auditeurs. Les États-Unis achevèrent une victoire face à l’URSS et à partir de ce moment, incarneront la puissance spatiale majeure pour les années à venir.

Après la mission lunaire, une période de désenchantement s’installe. Le gouvernement américain change de priorité en se concentrant sur la guerre du Viêt Nam et les plans Medicare et Medicaid (plan de lutte contre la pauvreté). Le budget alloué à la NASA diminue et c’est la fin d’un âge d’or pour la conquête spatiale.

Le New Space à la rescousse

Alors que certains états se désintéressaient de l’espace depuis des années, comme le démontre la récente décision de déclasser l’ISS (Station spatiale internationale), les entreprises privées elles voient tout le potentiel du business spatial.

Le New Space est la démocratisation de l’accès à l’espace par l’introduction d’acteurs privés

Le plus connu des acteurs du New Space est bien entendu SpaceX, fondé par le milliardaire Elon Musk, dirigeant de Tesla. Le but de l’entrepreneur ? Faire baisser drastiquement les coûts de l’accès à l’espace et devenir une référence incontournable. Comment ? En misant sur des fusées réutilisables.

Le 28 septembre 2008, SpaceX réussi le lancement de la Falcon 1 qui est aussi la première fusée entièrement privée. La même année, la société gagne un appel d’offres dans le cadre du programme COTS (Commercial Orbital Transportation Services) lancé par la NASA pour le transport de fret et d’équipages jusqu’à l’ISS. En 2010, elle développe la Falcon 9, un lanceur plus lourd et le Dragon, un vaisseau cargo destiné à s’amarrer à la station spatiale. Il ne manque à SpaceX plus qu’un moyen de transport pour transporter un équipage. En 2020 avec le Dragon Crew, la chose est faite.

Pour Christian Barbier, chef de projet au Centre spatial de Liège, tous ces développements sont remarquables. Par exemple, SpaceX est la référence des fusées réutilisables. Elle a même réussi un exploit en réutilisant 10 fois le premier étage de sa fusée.

Lancement d’une fusée Falcon 9 au Centre spatial Kennedy
Lancement d’une fusée Falcon 9 au Centre spatial Kennedy Getty – SOPA Images

Selon le chef de projet, Blue Origin de Jeff Bezos et Virgin Galactic de Richard Branson ne sont pas en reste mais elles n’ont pas encore réalisé de vols orbitaux, seulement suborbitaux (120 à 180 km). Ces deux entreprises se concentrent plutôt sur le spatial touristique. En bref, l’entreprise de Musk a encore une belle longueur d’avance.

Le New Space a remis le spatial en premier plan. Il suffit de voir les diffusions en direct des lancements de SpaceX notamment sur Youtube qui réunissent des milliers de spectateurs.

Et les conséquences dans tout ça ?

Les conséquences du New Space sont multiples, elles peuvent être aussi bien positives que négatives. Les problématiques principales sont l’indépendance des agences, les débris spatiaux, le tourisme spatial et la gestion des données récoltées dans l’espace.

A partir du moment où les gens collaborent, il n’y a pas de souci. L’espace n’est pas une chasse gardée des agences.

D’après Véronique Dehant, géophysicienne et cheffe de service à l’Observatoire royal de Belgique, il est clair que ce partenariat public/privé présente des avantages pour les agences spatiales et les entreprises. En s’appuyant sur le privé, la NASA par exemple a profité des dernières avancées technologiques provenant d’un secteur dynamique. Quant à SpaceX, le partenariat avec la NASA lui a permis d’obtenir des contrats à long terme avec un acteur d’importance et donc des sources de revenu stables.

  • Indépendance des agences

Mais qu’en est-il de l’indépendance des agences ? Si elles délèguent toutes leurs activités de lancement à d’autres acteurs, ne risquent-elles pas de devenir trop dépendantes par rapport à ceux-ci ?

Pour Madame Dehant, l’agence reste le décideur et le commanditaire. Il y a donc un contrôle de sa part et elle garde son expertise.

Christian Barbier précise que les agences doivent se concentrer sur l’astronautique fondamentale, c’est-à-dire la recherche scientifique et l’élargissement de nos connaissances sur l’espace. La NASA garde la main sur le programme lunaire (programme Artemis) avec son vaisseau Orion et son lanceur, le SLS. C’est la même chose pour Mars.

Il est intéressant toutefois de noter que même ici, SpaceX reste impliqué car la construction du prochain modèle d’alunissage lui a été confiée. De plus, la NASA ne fait qu’acheter des vols à l’entreprise, SpaceX reste propriétaire des lanceurs.

  • Débris spatiaux

Il y a aussi le problème des débris spatiaux. Plus de lancements veulent dire plus de débris et cette situation risque de rendre l’orbite basse (2000 km d’altitude) inexploitable.

"Légalement si vous lancez quelque chose dans l’espace, vous êtes obligé de vous en occuper, il existe un règlement sur la gestion des déchets et tous les pays travaillent sur le désencombrement de l’espace. Mais jusqu’à l’arrivée du New Space, on n’avait pas vraiment besoin de ce genre de régulations mais maintenant il faut retravailler tout ça pour incorporer cette nouvelle composante", affirme Véronique Dehant.

Monsieur Barbier nuance en précisant que : "ce n’est pas parce qu’il y a un règlement qu’on le respecte mais le privé n’est pas le seul à ne pas prendre ses responsabilités, les agences aussi laissent leurs débris en orbite".

  • Tourisme spatial

Le tourisme spatial est parfois considéré comme une lubie de super riches en manque de sensations fortes. Cependant, ce nouveau secteur d’activité a du potentiel.

Christophe Barbier fait un parallèle avec les débuts de l’aéronautique : "Au début du 20e siècle, vous avez les premières lignes aériennes et c’était très cher. Aujourd’hui vous allez à Rome pour 50€… le progrès peut être très rapide et il est possible que nos enfants puissent un jour s’offrir pour une somme raisonnable ce genre de voyage… ce développement devait être fait par des milliardaires qui supportent les premiers investissements". En résumé, ce nouveau type de tourisme a son intérêt si l’argent dépensé par les milliardaires permet de continuer à investir dans les technologique spatiale.

En ce qui concerne la pollution, il met en perspective la pollution engendrée par le lancement des fusées par rapport au secteur aérien touristique. Il résume ce point par : "combien y a-t-il d’avions en l’air en ce moment ?… si on met en parallèle les deux, que représente cette pollution ?".

Si on considère la propulsion, la plupart des moteurs, qui sont des moteurs à hydrogène ne recrachent que de la vapeur d’eau et il ne faut que 2 minutes en moyenne afin qu’une fusée traverse l’atmosphère. Le temps passé sur Terre est alors assez limité ainsi que le nombre de vols. Aussi, il ne pense pas que le tourisme spatial puisse prendre autant d’ampleur que l’aviation aujourd’hui.

Il est vrai cependant que d’autres moteurs sont plus polluants mais l’industrie va vers des technologies de plus en plus propres… même si ce n’est pas vraiment pour des raisons écologiques mais plutôt d’efficacité.

  • Gestion des données

Pour finir, un des problèmes majeurs pour Véronique Dehant reste la gestion des données récoltées dans l’espace.

Elle ajoute que : "ce qui change c’est que maintenant, les membres de la société ont accès à l’espace, ils peuvent acheter et revendre des informations récoltées par des satellites. Si vous envoyez un satellite et que vous utilisez cet instrument pour surveiller les champs d’un concurrent et que voyez qu’il est en friche. Vous pouvez en profiter pour l’acheter. Il faut contrôler tout ça et s’imposer une éthique sociétale et que la législation suive".

Evidemment, les données récoltées peuvent être utilisées à des fins utiles pour la société comme la surveillance des pôles, la détection de glissement de terrain, l’hydrologie… Tout dépend de l’usage dont on en fait.

En Europe, la situation dans le spatial est un partenariat entre le public et le privé. Pour Christophe Barbier, il y a une tendance de développement de systèmes privés tout en ayant un système institutionnel qui est l’ESA (Agence spatiale européenne). L’ESA chapeaute tous les processus mais délègue une partie de ses besoins à des sociétés privées européennes. Là aussi c’est un partenariat gagnant-gagnant pour les deux secteurs pour les mêmes raisons que la NASA.

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