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Belgique

"C'est une maltraitance institutionnalisée" : après Orpea, les maisons de repos Armonea dans le viseur

Dossier de la rédaction

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14 févr. 2022 à 07:00 - mise à jour 14 févr. 2022 à 07:26Temps de lecture6 min
Par Marianne Klaric

Le livre enquête "Les Fossoyeurs" du journaliste français Victor Castanet, qui a révélé les maltraitances dans les maisons de repos du groupe Orpea, a fait l’effet d’une bombe.

Depuis, les langues se délient. Le groupe Korian est désormais dans le collimateur en France. En Belgique, trois groupes sont leaders du marché : Korian, Orpea et Armonea. Les témoignages nous arrivent, souvent de manière anonyme. Les soignants redoutent un licenciement s’ils sont reconnus.

Des témoignages édifiants. Nous l’appellerons Laura. Elle est infirmière dans une maison du groupe Armonea. Elle ne précisera pas laquelle, pour se protéger. "J’ai eu un contrat très rapidement. L’environnement était très beau, c’était une jolie maison de repos. Mais au bout de trois semaines, on m’a dit : il faut que tu accélères, tu n’es pas assez rentable, sinon on te vire…"

Ce n’étaient pas des couchers, c’étaient des "jetés" au lit

Alors Laura a accéléré : "Le seul moyen d’accélérer, c’était de faire moins bien son travail. Avant, je mettais les gens aux toilettes, mais j’ai dû renoncer à le faire, du coup, on les met au lit et on leur met un lange, parce que ça prend moins de temps."

Mélanie (prénom d’emprunt) est aide-soignante. Elle a travaillé dans une autre maison du groupe Armonea. Elle confirme : "Ce n’étaient pas des couchers, c’étaient des "jetés" au lit. Ça devait aller tellement vite. On avait deux heures pour mettre quatre couloirs au lit. Le temps qu’on fasse les soupers, qu’on donne à manger, qu’on débarrasse tout, on n’arrivait pas à les coucher correctement. Pas le temps évidemment de les mettre sur les toilettes, pas le temps de faire leur toilette intime, quand ils étaient souillés, on n’avait pas le temps de les laver."

"On est dans la maltraitance malgré nous"

"On est dans la maltraitance, nous confie Laura, l’infirmière, on voudrait bien faire notre travail mais on n’a pas le personnel pour. Les paramètres passent souvent à la trappe. Et pourtant il faudrait les prendre, c’est la base de notre métier, mais quand on est une seule infirmière pour 145 résidents, on va à l’essentiel. On donne les médicaments, on s’occupe des gens qui ont un malaise en espérant qu’il n’y en ait pas un deuxième en même temps, on peut juste assurer le minimum… Un jour j’ai dit à une collègue, il faut que tu surveilles untel, il n’est vraiment pas bien, elle m’a répondu : aujourd’hui je suis toute seule, je n’aurai pas le temps."

Interrogé par nos soins, l’administrateur-délégué d’Armonea Belgique, Guido Perremans, admet qu’il peut y avoir des problèmes ponctuels dus aux absences, en particulier à cause de la pandémie mais affirme que tout sera mis en œuvre pour y remédier. Ce n’est pas l’avis de Claire De Pryck, Secrétaire permanente à la CNE :

"C’est une maltraitance institutionnalisée. Ils disent qu’ils ne trouvent pas de personnel soignant, mais il y a énormément de contrats à temps partiel. Les infirmières et aides-soignantes ne demandent pas mieux que d’élargir leur temps de travail, mais les gestionnaires préfèrent garder des temps partiels, comme ça, quand il y a un absent, ce n’est pas un absent à temps plein."

Manque de personnel

Par manque de personnel, il arrive régulièrement que les soignants ne peuvent répondre à temps aux appels des résidents.

"Quand on n’est pas au même étage, on n’est pas en mesure de répondre aux sonnettes, nous explique Laura, en plus, chez nous, le système d’alerte est défectueux depuis des mois. Alors, le minimum d’attente c’est une demi-heure. Récemment, une dame est tombée. Etant donné qu’on ne reçoit pas les appels, c’est la collègue de la nuit qui l’a ramassée. La dame lui a expliqué que cela faisait deux heures qu’elle était au sol. Celle dame-là, elle est partie à l’hôpital…."

Les soins et la nourriture. Pour que les maisons soient rentables, il faut réduire les coûts. Les dépenses pour l’alimentation sont calculées au plus près. Dans les homes des groupes privés commerciaux, le budget journalier par résident varie de 3,50 euros à 8 euros. C’est la plupart du temps insuffisant pour garantir des repas de qualité.

Les résidents ont faim

"La nourriture, ce n’est pas top, nous confie Laura. On pèse tous les restes alimentaires, et en fonction de ce qui n’a pas été mangé, on diminue les portions. Si les gens rouspètent, alors on réaugmente un peu […]. Les résidents ont faim, ils demandent à leurs familles de leur ramener à manger."

Mélanie raconte : "Il n’y avait pas assez à manger. Je me souviens d’un dimanche, il y avait du cramique. Il n’y avait que deux cramiques pour vingt personnes. C’était une tartine par résident. Cela n’a pas suffi […] Les petits-beurre, c’étaient des paquets de trois, il fallait les ouvrir et n’en donner qu’un. Et il arrivait que je doive servir des biscuits périmés !"

Des dysfonctionnements qui peuvent se produire dans tous les groupes privés

Ni Armonea, ni Opea n’ont le monopole des dysfonctionnements. Cette aide-soignante dans une maison d’un groupe privé dont elle veut taire le nom, nous l’appellerons Emma raconte : "On ne peut plus se taire. Ce qui se passe est inadmissible. On est tellement sous-staffés qu’on doit choisir parfois de qui on s’occupe. Pour les toilettes, quand on a affaire à un résident désorienté, vu qu’on est seule, on n’a pas le temps de patienter en se faisant insulter par exemple ou même frapper. Donc on laisse le résident dans ses excréments. C’est triste à dire, mais on n’a pas de temps à gaspiller avec des personnes qui ne coopèrent pas."

Maintenant, je n’ai plus le temps. Elles passent les derniers mois de leur vie seules la plupart du temps

Et elle poursuit : "Quand j’ai commencé, j’avais le temps de parler avec les personnes, il faut les accompagner, elles sont en fin de vie. Maintenant, je n’ai plus le temps. Elles passent les derniers mois de leur vie seules la plupart du temps, on n’a pas le temps de les rassurer, de leur tenir la main, de prendre soin d’elles. Même leur hygiène de base laisse à désirer."

"Si la personne est dépendante, qu’elle ne peut pas se servir à boire toute seule et que son verre d’eau est renversé par exemple, il restera renversé jusqu’au lendemain…"

Elle nous confie qu’elle vient assurer le strict minimum et puis qu’elle rentre chez elle. Elle n’a pas le choix. " La liste des tâches est irréalisable dans les temps de prestation. J’ai arrêté de faire du bénévolat. J’ai dit stop. Quand ce n’est pas fini, je m’en vais."

Des décès qui auraient pu être évités

Plus grave encore, par manque de temps, il arrive que des résidents aient des complications qui peuvent entraîner des décès. Emma raconte : "Ils rentrent en maison de repos et on les voit maigrir, surtout ceux qui n’arrivent pas à manger tout seuls. Ceux qui ne sont pas autonomes, ils ne vont pas régulièrement aux toilettes. Cela entraîne des constipations et des hospitalisations pour occlusion intestinale. Plusieurs résidents sont morts d’une occlusion intestinale. Cela ne devrait pas arriver. Ce n’est pas possible de mourir parce qu’on n’a pas le temps de les mettre aux toilettes."

Au-delà des manquements structurels, la crise sanitaire et ses quarantaines n’ont rien arrangé. Les absents ne sont pas remplacés. "Avant le Covid, il y avait déjà pénurie de personnel. Cela fait des mois et des années qu’on nous dit que la direction nous dit que ça va aller, que c’est passager, mais on ne voit arriver personne. Il y a un engagement pour deux démissions."

Mélanie : plus jamais ça

Mélanie dit qu’elle se souviendra toute sa vie de cette mauvaise expérience. "C’est honteux, les familles payaient entre 3000 et 3500 euros par mois la chambre, les suppléments et les médicaments compris. Je veux bien qu’on fasse des bénéfices, mais il y a des limites."

Mélanie travaille aujourd’hui dans une autre maison de repos, plus pour Armonea. Elle est heureuse. Elle dit qu’elle sera aide-soignante toute sa vie parce que c’est un métier qu’elle fait avec passion.

Laura est toujours employée par le groupe Armonea, mais elle ne dit jamais pour qui elle travaille : "J’ai honte, je dis que travaille dans une maison de repos, c’est tout. Vous savez, j’en rêve la nuit. Je me sens coupable. Et il m’arrive de téléphoner en pleine nuit à une collègue pour vérifier si j’ai bien fait tel ou tel soin."

Claire De Pryck, de la CNE nous dit qu'elle reçoit "des témoignages qui vont dans le même sens, de la part (ses) délégués syndicaux dans pratiquement tous les groupes privés commerciaux, et cela fait des années que nous dénonçons cela. On ne nous écoute pas. J’espère que la médiatisation du livre " Les Fossoyeurs " va faire bouger les choses. Cela fait longtemps que nous disons à l’Aviq (l’organisation de contrôle des maisons de repos et de soin dépendant de la Région wallonne) qu’il faut faire des contrôles inopinés. La plupart du temps, les inspections de l’Aviq sont annoncées bien longtemps à l’avance, donc cela ne sert à rien !"

Contactée par nos soins, l’Aviq n’a pas souhaité s’exprimer.

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