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"Casser les codes" : Rima Farhat et Nadia Aimé, les expertes des Cloud

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02 déc. 2021 à 11:27Temps de lecture6 min
Par Sarah Lohisse pour Les Grenades

Face à l’urgence digitale que représente le déséquilibre genré dans le secteur des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) en Belgique, la réalisatrice Safia Kessas est partie à la rencontre de femmes emblématiques dans le domaine de la tech. Des parcours qu’elle met en lumière dans son documentaire "Casser les codes". Pour ce second portrait croisé d'une série de femmes que vous découvrirez dans le documentaire, rencontre avec Rima Farhat, Lead technologie chez Accenture, et Nadia Aimé, spécialiste Cloud chez Microsoft.

Un travail prenant

"La tech m’a ouvert les bras", raconte Rima Farhat entre deux meetings. Il faut dire que le temps imparti est assez millimétré pour combler les nombreuses tâches qui lui sont assignées. Rima Farhat est Lead Technologie depuis quinze ans chez Accenture. Elle s’occupe notamment de la migration des données dans le Cloud : "On aide nos clients à se transformer de façon digitale, mais également à amener de meilleures solutions pour leurs propres clients", explique-t-elle.

Elle reçoit des centaines de messages par jour qu’elle essaie toujours de traiter rapidement. Un travail qui paraît très prenant : "Je me suis donné comme règle d’or : j’arrête où je veux arrêter. C’est moi qui décide où j’arrête ma journée, et comment je gère mon agenda. Mon travail c’est mon hobby, et heureusement parce que sinon je ne pourrais pas faire ce que je fais", rigole-t-elle.


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Elle connaît particulièrement le monde de la finance et des assurances puisqu’elle a fait ses études d’ingénieure commerciale au Solvay Business School. Elle a aussi travaillé dans le secteur pendant six ans : des mondes qu’elle considère comme complémentaires avec la tech. "Ce que j’aime particulièrement, c’est de réfléchir aux besoins du consommateur en arrivant avec des solutions impactantes et efficaces qui se répercutera in fine sur la société et l’environnement".

Une dimension éthique qui lui est chère jusque dans la formation de ses équipes qu’elle veut les plus diversifiées possible, pour que, nous la citons, "les algorithmes implémentent un reflet de la société".

Elle explique avoir toujours apporté un point d’attention dans ses recrutements afin de favoriser l’insertion professionnelle de personnes avec un background moins favorisé, tout en promulguant la diversité hommes-femmes. Une tâche qui n’est pas toujours simple : " L’équipe ressource est paritaire et tous les recrutements se font sur du 50-50. Mais dans les équipes Cloud, il y a encore des domaines techniques où c’est plus compliqué. Il y a encore du chemin à faire même si l’ambition est là " précise Rima Farhat.

"Éduquez vos garçons"

Une parité qui pourrait être plus exhaustive s’il y avait plus de modèles féminins dans le domaine des NTIC. Elle rejoint en ce sens l’avis d’Hélène Ruelle. "Si j’en avais eu quand j’étais plus jeune, j’aurais moins ressenti cette rage. Elle peut être efficace pour nous faire avancer plus vite, mais elle peut parfois être destructrice parce qu’on n’a jamais la satisfaction de se dire "j’y suis arrivée". Plus on a de modèles féminins qui représentent les femmes qui étudient et veulent rentrer dans le monde de la tech, plus celui-ci sera attirant pour elles", justifie-t-elle.

Elle dit devoir travailler ce système à la source afin de redonner un sentiment de légitimité aux femmes qui souhaitent se lancer dans le domaine. Mais c’est surtout le système patriarcal qu’il faudrait déconstruire, notamment en éduquant les garçons à casser leurs préjugés. Une tâche qui se passe aussi chez elle, à la maison, dans les valeurs qu’elle souhaite inculquer à ses fils.

Si j’avais eu des modèles féminins quand j’étais plus jeune, j’aurais moins ressenti cette rage

Tous les chemins mènent à la tech

Des parcours moins traditionnels peuvent aussi croiser le chemin de la technologie. C’est le cas de Nadia Aimé, spécialiste Cloud et cybersécurité chez Microsoft. Elle aide principalement les clients à résoudre les problèmes techniques liés à leurs appareils et environnement numérique, ainsi qu’à les sécuriser.

Suisse d’origine kényane, elle est arrivée en Belgique en 2008. Elle s’est retrouvée sans domicile fixe à l’âge de quinze ans au décès de ses parents. Pendant près d’un an, elle a dormi sur les marches du métro bruxellois de Mérode. "Je passais ma vie dans des abris de bus à regarder la vie des gens. Une femme m’a un jour interpellée de par mon bas âge et m’a conseillée d’aller au CPAS qui m’ont placé dans un internat. Quand tu as résolu le fait de te loger et de te nourrir, il faut savoir ce qu’il se passe après, ce que tu vas faire de ta vie", confie-t-elle. Après un passage au CEFA (Centre d’Enseignement et de Formation en Alternance) dans le domaine de l’horeca, c’est un poste comme assistante administrative à l’ULB qui sera un premier tournant dans sa carrière. "Pendant l’entretien d’embauche, on m’a demandé d’utiliser Excel. J’ai regardé sur Google comment ça fonctionnait", sourit-elle en continuant : "Je ne voulais pas laisser passer ma chance".

Le digital comme une révélation

Une fois engagée, c’est là qu’elle a découvert le monde de la technologie lors d’une formation de codage imposée par sa patronne de l’époque : "Je ne voulais pas, je ne m’en sentais pas capable. En rentrant dans le département, il n’y avait pas une seule femme, personne ne me ressemblait". Malgré son sentiment d’illégitimité qui la suivra pendant longtemps, un mois plus tard, elle codait sans difficulté, de manière autodidacte. Cette nouvelle passion s’est imposée à elle comme une illumination : "Je sentais que j’avais découvert quelque chose qui allait changer ma vie", raconte-t-elle, les étoiles dans les yeux.

Son ambition et sa persévérance ne se sont pas arrêtées là puisqu’elle a poursuivi les formations pour toujours continuer à perfectionner ses connaissances et ses techniques. "Je savais que je voulais suivre ce parcours. J’ai fait une formation dans une ASBL à Nivelles qui introduit des gens à l’informatique avec une vision à 360° de celle-ci".

Je suis où je veux être et pas où le monde me dit que je dois être

She Leads Digital

C’est en toute sororité qu’elle a tenu à mettre son expérience au profit d’autres parcours atypiques, afin d’accompagner les femmes dans leur projet : "Je souhaite partager pour donner de l’espoir, leur montrer que chacune a son chemin". C’est ainsi qu’est né il y a quatre ans l’association "She Leads Digital", sa propre entreprise permettant de former d’autres femmes à la tech, d’associer ses compétences à l’informatique. Une expérience qui lui valut des voyages aux quatre coins du monde, une nomination de  "Leading Teacher" pour un projet de la Commission européenne, ou encore un passage au Ted Talk.


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Alors que le Covid a frappé à la porte, Nadia Aimé, comme beaucoup d’autre indépendant.es a dû réaménager son travail. Pendant un an, elle s’est donc formée à la cybersécurité, formation qu’elle souhaitait faire depuis longtemps et qu’elle définit comme "le plan B pour celles et ceux qui n’ont pas de Master".

Au terme de cette année, elle a réussi avec succès son examen, ce qui a été une porte ouverte pour rentrer chez Microsoft. Aujourd’hui, elle souhaite prendre son parcours en exemple pour encourager tout le monde à se lancer et à ne rien lâcher. Elle est d’ailleurs membre active du comité diversity & inclusion de la boîte. "Cela me tient à cœur : pour pouvoir faire partie du changement, et pour accompagner d’autres personnes qui ont la même histoire que moi. Souvent, quand les jeunes entendent parler de Microsoft, ils imaginent que c’est un monde très fermé. Il est temps de montrer aux gens que tu peux travailler dans cette entreprise. Tu peux rêver, leur montrer que tout le monde est légitime"

Aujourd’hui, elle aime ce qu’elle fait, décrivant son emploi comme "travailler à la maison" en concluant l’interview : "Je suis où je veux être et pas où le monde me dit que je dois être".

Le documentaire "Casser les codes" de Safia Kessas est à découvrir en avant-première au Kinograph le 7 décembre prochain, ainsi que le 8 décembre à 23h sur la Une.

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

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