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Ce serait plus facile de me taire, mais le silence peut tuer

Isadora Cerullo, rugbywoman lesbienne demandée en mariage aux JO de Rio: “Ce serait plus facile de me taire, mais le silence peut tuer”
10 juin 2021 à 08:00Temps de lecture4 min
Par Olivier Daelen

Pendant plusieurs semaines, la RTBF va publier chaque jeudi un épisode de la série "ex aequo". Dix histoires inspirantes d’athlètes professionnel·le·s confronté·e·s à des discriminations de race, de genre, d’orientation sexuelle ou de handicap. Un podium sans filtre et sans hiérarchie, en dix épisodes, redistribuant la parole à celles et ceux qui clament haut et fort leur droit à être classé·e·s Ex Aequo

En 2016, à Rio, Isadora Cerullo est devenue la première athlète à recevoir une demande en mariage aux Jeux olympiques. Une initiative prise par sa compagne, Marjorie. Depuis, la rugbywoman redouble d’efforts pour dénoncer publiquement les discriminations et violences dont sont victimes les personnes LGBTQI+. Partout dans le monde… mais encore plus au Brésil.

Une main demandée. Des étoiles dans les yeux. Un oui. Des larmes de joie. Un long baiser passionné. Des félicitations des coéquipières, émues, elles aussi. De cette journée historique pour les Jeux olympiques, Isadora a reçu des messages venus des quatre coins de la Terre. Beaucoup de mercis. Pour avoir “osé” afficher son amour devant les caméras du monde entier. Pour avoir rendu fière toute une communauté discriminée.

Parmi les réactions, l’athlète brésilienne a aussi dû essuyer des insultes. De quoi la refroidir ? Pas le moins du monde. Au contraire. “Ce serait plus facile de ne pas m’afficher, de continuer à vivre heureuse, dans la discrétion. Mais je sais que le silence peut tuer.” Au Brésil, chaque jour, une personne LGBTQI+ est assassinée. Pourtant, le pays accueille également la plus grande Gay Pride au monde.

Un paradoxe glaçant contre lequel Isadora veut lutter. D’autant plus depuis qu’un président homophobe a pris les rênes du pays. Pour porter la voix de sa communauté, Isadora peut compter sur une armure d’acier. Principalement tissée sur les terrains de rugby, un sport qui accepte les femmes telles qu’elles le sont. Mais qui reste tout de même loin de la perfection en termes d’inclusion.

On retrouve encore des cas de racisme, d'homophobie et de transphobie

Pourriez-vous décrire ce que vous avez ressenti lorsque votre compagne vous a demandé en mariage lors des JO de Rio, en 2016 ?

C'est un peu impossible de décrire toute l'émotion que j'ai ressentie à ce moment-là ! J'étais tellement heureuse et excitée de dire "oui", que cela dépassait toute mesure. Je me suis également sentie très aimée et soutenue, car toute mon équipe était là pour partager ce moment spécial.

Dans l’épisode, vous dites beaucoup de bien du rugby, et tout le contraire du football. Que pensez-vous que le football devrait emprunter au rugby pour être plus ouvert et inclusif ?

Le rugby est loin d'être parfait, car on y retrouve encore malheureusement des cas de racisme, d'homophobie et de transphobie. Mais c'est un sport qui a des valeurs fondamentales de respect, d'intégrité, de solidarité, de discipline et de passion. Le football a commencé à s'attaquer aux différentes formes de discrimination dans le sport, mais il faut des actions et des politiques plus cohérentes et explicites à tous les niveaux pour réellement promouvoir l'inclusion.

Que pensez-vous du soutien que portent certains des footballeurs les plus populaires du Brésil (Neymar, Ronaldinho, Rivaldo, Cafu, ...) à Jair Bolsonaro ?

Qu’ils en soient conscients ou non, les athlètes professionnels ont la responsabilité sociale d'être des modèles pour la société. Un des atouts du sport, c’est qu'il peut transmettre des valeurs telles que le respect, l'excellence, le travail d'équipe, ou encore la discipline. Et l'athlète est un “agent” qui promeut ces valeurs. Par conséquent, c’est décourageant de voir certains athlètes exprimer leur soutien à l'actuel président brésilien. Mais ce n’est pas complètement choquant non plus. En fin de compte, les athlètes sont des êtres humains qui ont aussi des opinions personnelles et une vision du monde qui leur est propre. Toutefois, nos libertés d'expression s'accompagnent d'une responsabilité sociale, fondée sur notre rôle dans la société.

Vous dites dans l’épisode que vous voulez devenir entraîneur. En plus des conseils sur le plan sportif, avez-vous l'intention d'inculquer certaines valeurs à vos jeunes ? Si oui, ne craignez-vous pas que certains parents s’y opposent ?

En réalité, j’ai déjà la chance d’entraîner des jeunes depuis trois ans ! Mes enseignements à ces jeunes joueurs et joueuses sont toujours destinés à les aider à se développer en tant qu'êtres humains complets. Je ne leur apprends donc pas uniquement des compétences liées au rugby et seulement applicables en match. Les valeurs qui peuvent en découler sont l'empathie (se connecter avec ses coéquipiers et être capable de travailler ensemble), le respect (accueillir la diversité au sein d'une équipe), l'éthique du travail (travailler pour atteindre ses objectifs et s'efforcer d'atteindre son meilleur niveau personnel), etc. J'espère que ces valeurs sont considérées comme universellement bonnes et qu'elles profiteront à mes jeunes comme athlètes dans leur sport, ainsi qu’en tant que personnes dans la société.

Que diriez-vous à un jeune homosexuel qui envisage une carrière dans le sport de haut niveau : lui conseilleriez-vous de faire son coming-out rapidement ou est-ce trop risqué ?

La décision de faire son coming-out et le processus qui en découle (quand, comment, à qui) sont différents pour chacun. Cela dépend aussi du contexte et des réseaux de soutien d'une personne. Tout ça lui permet de savoir si révéler son homosexualité est vraiment sûr ou s'il y aura des conséquences négatives. Mon conseil aux jeunes athlètes LGBTQI+ est de d'abord trouver l'acceptation de soi: sachez que vous êtes beaux comme vous êtes et qu'il existe une communauté internationale qui vous aime et vous accepte. Je souhaite que chaque personne LGBTQI+ puisse, si elle en a l’envie ou si elle sent que cela a de l'importance, faire son coming-out de la manière et au moment qu'elle choisit. Et se sentir en sécurité dans ce processus.

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