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Ces Belges à (re) découvrir : Geneviève Pevtschin

© Capture d’écran Youtube

Première femme magistrat en Belgique, le parcours de Geneviève Pevtschin donne le ton du long et périlleux chemin des femmes pour accéder à la magistrature. Avec 50% de magistrats féminines en Belgique en 2017, on sait que les lois et les chiffres ne font pas (encore) tout.

Geneviève naît le 24 février 1915 à Bruxelles, dans une famille bourgeoise juive d’origine russe. Après des études secondaires au lycée de Saint-Gilles, elle suit les conseils de ses parents et intègre la Faculté de droit de l’Université Libre de Bruxelles (ULB) en 1932. Diplôme en poche en 5 ans plus tard, elle exerce quelques années comme avocate à la Cour d'Appel de Bruxelles.

La Seconde Guerre Mondiale, et de surcroît, le décret du 28 octobre 1940, vient compromettre la carrière et même la vie de la jeune fille. En tant que Juive, Geneviève Pevtschin doit renoncer à toute fonction publique ou juridique. C’est donc cachée sous un pseudo de ("Anne") qu’elle rejoint la résistance, et plus particulièrement le service de renseignement Zéro. Bien que marquée par la répression allemande, la jeune Belge retrouve la liberté de 1945.

Après ces quelques années de guerre, Geneviève Pevtschin n’a pas fini de lutter pour une vie meilleure.

Magistrature : femmes égales en droit, en principe

Après la guerre, plusieurs avocates plaident pour un meilleur accès des femmes à la profession. Dans son étude consacrée au "Vécu des femmes magistrates en Belgique francophones", Adeline Cornet explique que les arguments avancés par ces avocates étaient soit foncièrement libertaires soit, à l’inverse, extrêmement empreints des préjugés de l’époque.

De son côté, Geneviève Pevtschin gravit les échelons progressivement. En 1946, elle est la première femme de l’histoire du Palais de Justice à intervenir comme oratrice principale lors de la Conférence du jeune barreau de Bruxelles. Son sujet ? Pierre Brachet, un jeune avocat tué sur le front de Madrid en 1936, et la défense de la liberté.

Si Marie Popelin avait lutté corps et âme pour permettre aux femmes d’exercer comme avocate, la magistrature n’était encore qu’un rêve pour elles. En effet, Pevtschin et nombreuses de ses contemporaines se heurtent à de vives oppositions.

En 1946, le Procureur Général Léon Delwaide prononce ces mots lors de l’audience solennelle de rentrée de la Cour d'Appel de Liège (attention, âmes sensibles s’abstenir) :

"Plus faible physiquement, la femme a en plus un lourd handicap du fait des menstrues, de la grossesse et de la ménopause qui augmentent cette infériorité. […] Les psychologues notent que […] la menstruation et la grossesse peuvent faire tort à sa capacité de discernement […]. De même, à la ménopause, sans aller jusqu’à l’entière irresponsabilité, une grande partie des femmes subit, sans une certaine mesure, des troubles psychiques. […] Les autres revers du caractère de la femme, tels le manque de logique, l’entêtement, l’amour du colifichet et de la toilette, etc., découlent des faiblesses fondamentales de la mentalité féminine. […] Il faut que la justice soit sans passion, modérée et sage. Or, cela est congénitalement contraire au tempérament de la femme. […] Tranchons le mot, la femme est une personne antijuridique."

"En outre, il a en propre des empêchements physiologiques qui peuvent être très longs : la grossesse, l’accouchement, l’allaitement. […] Il faudra aussi installer au Palais une pouponnière avec nurse, et suspendre les audiences aux heures de tétée, qui ne peuvent cependant pas se faire en chambre du conseil. Enfin, que fera-t-on lorsqu’une dame magistrat sera prise au siège de vomissements incoercibles ? Et quand une Présidente grosse de huit mois devant précéder son tribunal à l’audience, voire au Te Deum, avec le roulis d’une frégate désemparée ?"

Source : Adeline Cornet, "Le vécu des femmes magistrates en Belgique francophone. Analyse d'une profession sous l'angle des rapports sociaux de sexe (2015-2016)"

En 1948, quelques jours seulement avant que la loi permettant l’accès des femmes à la magistrature ne soit votée, le parlementaire Marcel Philippart De Foy, lui non plus, ne mâche pas ses mots (promis, c’est la dernière) :

"Tout ce que nous pourrons faire pour supprimer cette plaie du travail des femmes en dehors du foyer, nous le ferons, aussi bien au palais de justice qu’au barreau, dans l’administration ou à l’atelier."

Source : Adeline Cornet, "Le vécu des femmes magistrates en Belgique francophone. Analyse d'une profession sous l'angle des rapports sociaux de sexe (2015-2016)"

Le stigmate persistant du patriarcat

On se réjouit donc d’apprendre que, le 21 février 1948 en Belgique, une loi est votée pour donner accès aux femmes belges pour la magistrature. Malheureusement, cet acte n’élimine pas pour autant le paternalisme encore présent aujourd’hui.

Deux magistrates interviewées par Adeline Cornet révèlent que, longtemps après, elles se sont senties telles "des oiseaux rares et considérées comme devant être protégées".

Quelques mois après la loi, en novembre 1948, Geneviève Pevtschin est nommée juge au Tribunal de Première Instance de Bruxelles. Bien que non personnellement engagée dans la lutte féministe, elle est soutenue par les organisations et groupements féministes de l’époque.

Le 27 juin 1973, elle est nommée conseiller à la Cour d’Appel de Bruxelles dont elle devient présidente de 1981 à 1985, année de son admission à l’éméritat.

De 1954 à 1966, elle fût le premier membre belge nommé à la Commission européenne des Droits de l’Homme à Strasbourg. Avant de s’éteindre le 11 novembre 2001, Geneviève Pevtschin jouera encore un rôle clé dans la création de la Cour européenne des droits de l’homme permanente en 1998.

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