RTBFPasser au contenu
Rechercher

Info

Ces subtils mécanismes de résistance auxquels se heurtent les droits des femmes

08 mars 2022 à 05:31 - mise à jour 08 mars 2022 à 05:35Temps de lecture3 min
Par Belga

En cette Journée internationale de lutte pour les droits des femmes, le 8 mars, force est de constater que les inégalités de genre restent prégnantes dans la société. L’écart salarial annuel reste de 22% au détriment des femmes, selon les données de l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes. Les femmes salariées travaillent davantage à temps partiel, touchent des pensions plus faibles, assument la majorité des tâches domestiques… L’évolution vers plus d’égalité est lente et se heurte à des "mécanismes de résistance assez subtils", liés à l’intériorisation des rôles de genre, explique Nathalie Frogneux, professeure à l’Institut supérieur de philosophie à l’UCLouvain.

"Il y a une volonté, réelle et affichée, de changer les choses" mais elle se heurte à des "résistances cachées", ce qui fait que les écarts entre les hommes et les femmes "persistent, de manière assez stable. C’est assez difficile de faire bouger les choses", souligne la professeure.

Le combat pour les droits des femmes se heurte notamment à la difficulté des femmes de se constituer en tant que classe. "Comme le disait Simone de Beauvoir, les femmes ne fonctionnent pas en classe. Elles ne sont pas contre les hommes et choisir l’égalité des femmes, ce n’est pas s’opposer" à eux, avance Nathalie Frogneux. La lutte ne peut s’organiser comme les travailleurs et travailleuses qui se rassemblent pour faire entendre leurs revendications au patronat. Elle est plus compliquée.

Les inégalités de genre sont structurelles, liées au système et à l’intériorisation par chacun et chacune des rôles dévolus à son genre, notamment au sein de la famille. "On voit que la famille est un lieu de résistances, où les valeurs changent très lentement, même pour la question écologique par exemple", illustre la professeure en philosophie.

"Nous avons tendance à transmettre à nos enfants les valeurs que nous avons nous-mêmes intériorisées lors de notre éducation. Il y a une intériorisation (par les femmes) d’une charge familiale et domestique qui fait que les chiffres bougent assez peu", explique Mme Frogneux. Ce n’est pas la volonté de changement qui joue ici mais bien les modèles, qui ont été "presque métabolisés, qui sont dans le corps" des femmes. "On trouvera ça normal qu’une femme se lève cinq fois pendant les repas alors qu’une fois que les hommes sont à table, ils restent assis", illustre-t-elle. Même si les choses évoluent, la transformation est lente et le travail des femmes dans la famille reste invisibilisé, tandis qu’un homme qui prend en charge des tâches parentales ou ménagères sera mis à l’honneur.

Effets pervers

L’arrivée d’un enfant en particulier tend à graver dans le marbre des rôles parentaux inégalitaires. "On a constaté dans des études que les jeunes couples sont assez égalitaires jusqu’à l’arrivée du premier enfant. Au moment du congé de maternité, se remettent en place des prises en charge inégalitaires de la maison, de la famille…", expose Nathalie Frogneux.

Les résistances ne sont pas cantonnées à la famille mais se font aussi ressentir dans la sphère professionnelle. Ces inégalités sont d’ailleurs liées. "Une fois qu’on a plus de charge mentale, de travail effectif à la maison, on a évidemment moins de liberté pour faire carrière", pointe la professeure de l’UCLouvain. Dans le monde du travail, les femmes sont en outre exposées à des violences – sexistes, sexuelles, institutionnelles…

"Pour que les choses bougent, il faut une ouverture", avance Mme Frogneux. Face à un "système enfermant, de préjugés, de discrimination, de harcèlement…", le coût de la sortie sera primordial pour évaluer si s’en libérer est possible ou si la femme reste piégée. "Par exemple, il y a de la violence intrafamiliale dans tous les milieux. Par contre, les milieux aisés pourront plus facilement y mettre fin, si les femmes ont les moyens de sortir de la famille, du couple violent. Les femmes qui ne disposent pas des moyens financiers, professionnels, sociaux… pour en sortir resteront piégées par la violence."

Nathalie Frogneux pointe enfin certains effets pervers qui peuvent découler d’une "politique délibérée de genre pour faire de la place aux femmes". C’est ce que la professeure appelle "le paradoxe de l’affiche". Il s’agit de faire en sorte que des femmes soient à chaque fois présentes dans des comités, des jurys… "Ce qui est intéressant si l’on a beaucoup de femmes qui peuvent se répartir la charge", souligne-t-elle. "Bien souvent, on surcharge ces femmes puisqu’elles sont moins nombreuses." Régulièrement sollicitées, ces porte-drapeaux assumeront une plus lourde charge, à nouveau invisibilisée.

Dans le monde académique, cela s’accompagne d’un autre effet pervers : les femmes "apparaissent comme des généralistes. On les appelle parce qu’elles sont des femmes et non parce qu’elles sont spécialistes d’un sujet", expose Nathalie Frogneux. "Elles se retrouvent alors face à des hommes qui, eux, sont là en tant que spécialistes et les femmes ne se sentent pas à la hauteur". Pour assurer une politique de mise en valeur des femmes, "il faut avoir une politique très volontariste d’engagement de femmes", conclut-elle.

Sur le même sujet

La "Pick me girl" : pourquoi on la déteste sur les réseaux sociaux ?

Réseaux sociaux

Les filles attribuent davantage leurs échecs à un manque de talent

Articles recommandés pour vous