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Réseaux sociaux

Cette guerre de l'information que l'Ukraine gagne pour l'instant sur les réseaux sociaux

Image tirée d'une vidéo du président ukrainien Volodymyr Zelensky, avec ses conseillers, postée sur son compte Facebook, le 25 février 2022

Quelques heures après l'invasion de son pays, une Ukrainienne en veste noire et bonnet blanc insulte copieusement deux soldats russes en arme, filmée par un comparse. "Occupants", "fascistes !" Une spectaculaire incarnation de la volonté de son peuple de s'imposer aussi sur les réseaux sociaux.

"Prenez ces graines et mettez-les dans vos poches. Comme ça, des tournesols pousseront quand vous reposerez tous ici", ironise-t-elle. A son image, c'est la guerre de l'information que l'Ukraine, selon plusieurs analystes, domine pour l'instant face à la Russie.

Les contenus pro-Ukrainiens inondent les toiles

Depuis onze jours, les contenus pro-Ukrainiens ont inondé la toile : un passant tente d'arrêter un char russe, les locaux hurlent de joie quand des hélicoptères présentés comme ennemis s'écrasent.

Ils moquent des tanks atomisés marqués du "Z" blanc de l'envahisseur, raillent leurs cadavres.

Des légendes invérifiables sont montées en épingle. Comme ce pilote ukrainien qui aurait abattu cinq, six, voire dix aéronefs ennemis.

"Dans la première phase du conflit, pour l'opinion internationale, les Ukrainiens sont clairement devant dans l'information", affirme Baptiste Robert, fondateur de Predicta lab, une société française de lutte contre la désinformation.

"Sur TikTok ou Telegram, c’est délirant, c’est fou furieux" de voir le nombre de contenus hostiles aux Russes, opine Damien Bancal, chercheur en cybersécurité.

Ces derniers jours, à mesure que la Russie bombardait les villes ukrainiennes, les sanglots ont toutefois supplanté la bravade.

"Ce qui est le plus fort, c'est que c'est organique", analyse Baptiste Robert. "Il y a une vraie volonté des Ukrainiens de documenter cette guerre. Quand il se passe quelque chose, ils sortent leurs téléphones." L'armée ukrainienne poste elle aussi les dommages infligés à l'ennemi.

'Organique'

Si les vidéos publiées "sont plutôt légitimes", selon M. Robert, certains récits ont été bâtis sur du vent, comme l'a démontré la cellule de fact-checking de l'AFP.

Treize garde-frontières ukrainiens avaient été déclarés morts "en héros" par Kiev après avoir envoyé "se faire foutre" un bateau militaire russe venu prendre le minuscule îlot qu'ils défendaient. Ils étaient bien "vivants", ont finalement convenu les autorités ukrainiennes, comme l'affirmait Moscou depuis le début.

A Paris, l'ambassade d'Ukraine nie toute manipulation. "On ne produit pas de fake news", affirment ses diplomates. La désinformation est une arme russe, que Moscou "affine" depuis 2014 et la prise de la Crimée, poursuivent-ils.

En 2016, ses trolls ont même été accusés d'avoir influencé la campagne présidentielle américaine. Leur stratégie est "d’infiltrer des groupes" de discussion pour faire évoluer leurs participants, décrypte Emily Harding, chercheuse au Centre pour les études stratégiques et internationales, un think-tank américain.

Une technique requérant du temps dont ils ne disposent pas en Ukraine. D'autant que pour avoir sous-estimé la résistance ukrainienne, Moscou a complètement raté son entrée en guerre, selon les experts militaires occidentaux interrogés par l'AFP.

Le récit glorieux qui devait accompagner son "opération militaire spéciale" de libération du pays a été invalidé par de lourdes pertes.

Or "il est très difficile de contrer la vérité avec des mensonges", observe Mme Harding. Surtout quand, au sommet de l'Etat, Vladimir Poutine prétend vouloir "dénazifier" l'Ukraine, au mépris de toute réalité.

'Inspirant'

L'image désormais désastreuse du président russe hors de son pays, à l'exception de ses rares alliés syrien, érythréen ou bélarusse, est un autre facteur de cette défaite informationnelle, estime la chercheuse.

Car face à lui, le chef de l'Etat ukrainien Volodymyr Zelensky montre "un courage incroyable" et "se balade avec ses troupes" malgré le danger, ce qui rend la position ukrainienne "inspirante", souligne-t-elle.

Une analyse que relativise Darren Linvill, spécialiste des manipulations digitales russes de l'université américaine de Clemson. L'objectif de Moscou reste avant tout de "contrôler sa propre population", pointe-t-il.

Ce que les réseaux sociaux en langue russe démontrent d'après lui parfaitement : "Pour chaque récit pro-ukrainien, comme des soldats russes qui se rendent sans combattre ou des héros ukrainiens loués pour leur courage, il existe un récit similaire en Russie" où les rôles sont inversés.

Un tweet posté fin février, vu à 118.000 reprises, montre un homme se faire frapper puis tirer dessus dans une zone résidentielle. Son auteur, un cadre de la communication prorusse, commente : "Kiev ce matin. (...) Le danger n'est pas les troupes russes, mais les nazis."

Le contenu est difficile à vérifier, mais le message atteint sa cible. "Beaucoup de Russes y croient", soupire Darren Linvill.

Ce genre de récit devrait se multiplier dans la deuxième phase de la guerre, qui annonce un nouveau round informationnel, pronostique Baptiste Robert. Si les villes tombent, "il y aura une nouvelle guerre de l'information entre les zones qui résistent et la contre-information qu'imposeront les Russes."

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